Transcription de l’intervention de Henri Guinard, président de l'Association des Professeurs de Lettres, à l’audience du 10 juin 2004, sur l'enjeu de l'enseignement du français et des lettres.

    On a entendu que les membres de la Conférence des Présidents d'Associations de Professeurs Spécialistes sont unanimement attachés aux valeurs fondatrices de l'École républicaine, et qu'une mission éminente de cette institution est la formation non seulement du citoyen, mais de la personne : égalité, en somme, et liberté.

    Nous pensons tous ici que l'École ne peut s'acquitter de sa mission qu'à la condition sine qua non de donner aux futurs citoyens la maîtrise d'une langue, en l'occurrence du français, ciment d'une communauté de plus en plus éclatée et d'autant plus vulnérable, d'une communauté nationale dont l'Europe ne saurait supporter la dilution dans la mosaïque des communautarismes sans se renier : l'Europe doit-elle se résigner à l'impérialisme de je ne sais quelle « nov'langue » ?

    La maîtrise de notre langue nous semble le préalable à tout apprentissage et à l'entrée dans le monde du travail : possession d'un vocabulaire, connaissance de règles morphologiques, d'une syntaxe, bref, de la théorie d'un système spécifique du français, mais analogue aux systèmes de la plupart des autres langues européennes. Seule cette maîtrise permet, pensons-nous, de passer non seulement d'une langue à l'autre comme le réclame notre époque, mais d'une discipline à l'autre sans risque d'émiettement de la pensée, donc de la personne, celui précisément qui menace notre société ; mais on peut observer hélas ! que pour des raisons techniques et pratiques ― la soumission déjà ― il existe au sein du corps social tout entier une propension à préférer ce qui va vite, le stéréotype, le « prêt-à-penser » à l'exercice d'une authentique réflexion, à sacrifier la liberté à ce qui dispense de concevoir, et par là de critiquer.

    Or l'École est le seul lieu où l'esprit puisse apprendre à résister, à s'affirmer. Malheureusement l'on y constate mille signes de soumission, d'un renoncement dicté nul ne sait par qui, et qui affecte au premier chef les lettres. La grammaire n'est plus guère enseignée. L'enseignement de la littérature est détournée de sa fonction originelle, de la confrontation avec le texte, au profit d'une technicité étriquée. Ainsi le veulent les programmes officiels depuis quelques années. Pourtant, le texte littéraire ne constitue-t-il pas le creuset de la personne, qu'il s'agisse de littérature orale ou écrite ?

    À quoi bon m'attarder sur le sort des langues anciennes qui, reléguées dans le serpent optionnel il y a trente-cinq ans, sont maintenant condamnées à disparaître à cause de mesures prises par presque tous les cabinets ministériels ? N'a-t-on pas cependant assez démontré combien elles contribuent à la formation des esprits, à la connaissance et à la science, qu'elles constituent le substrat de la pensée européenne, à quel point surtout elles permettent de soutenir l'apprentissage de la langue française ?

    La dilution programmée des enseignements littéraires signifie à nos yeux la destruction tout aussi programmée des disciplines et par là, la dénaturation de l'institution scolaire. C'est précisément ce que nous combattons tous ensemble : sans les disciplines il n'y a pas d'école. Survient alors le triomphe des marchands de « savoirs » au grand dam des valeurs de la République...

    Voilà l'enjeu véritable de notre entretien.

    Le gouvernement voudra-t-il donc revoir la programmation des enseignements littéraires (modes d'élaboration et contenus), restaurer, ce faisant, une discipline ? Voudra-t-il, de façon plus générale, corriger les erreurs commises par bon nombre de ses prédécesseurs, et pas seulement les plus récents ?