Patrick Voisin, Il faut reconstruire Carthage, Méditerranée plurielle et langues anciennes, préface de Dominique Briquel,
Éditions L'Harmattan, 2007.
P. Voisin ne prétend pas résoudre la crise de violence de la banlieue en fondant sur de nouveaux projets l'enseignement des langues anciennes, dont nul n'ignore qu'il est en déclin — sauf en Europe de l'Est toutefois, ce qui mériterait peut-être aussi une réflexion sur le sujet.
Partant de ce constat et aussi du fait que l'ère de la mondialisation actuelle fait penser à la mondialisation qu'a connue le bassin méditerranéen à l'époque antique, mondialisation qui entraîne assurément la rencontre (et non pas nécessairement le « choc ») des cultures et oblige à s'interroger sur soi et à intégrer dans son esprit le phénomène de l'altérité, P. Voisin songe à fonder une Euroméditerranée moderne, non pas à visage unique mais riche de toutes ses langues, celles de la rive Sud de la Méditerranée comme celles de la rive Nord. Au lieu donc de s'enfermer dans un communautarisme étroit qui s'appuie sur l'autochtonie (nous sommes Grecs issus du sol grec, ou Puniques issus du sol punique, etc.) il propose le bel hapax d'« autothalassie » : nous venons tous de la Méditerranée.
En conséquence on peut faire comprendre aux enfants d'origine maghrébine, par exemple, qu'ils peuvent et doivent se réapproprier leur héritage : mare nostrum ne doit plus s'entendre comme l'entendaient les Romains, c'est-à-dire de façon impérialiste, mais plutôt comme l'entendaient les Grecs : un espace de culture commune. Un auteur africain comme saint Augustin ne doit pas se découvrir uniquement dans une tradition judéo-chrétienne : l'évêque d'Hippone avait le plus grand respect pour les langues de son pays d'origine, le punique, le libyque ou le berbère (langues qui ont d'ailleurs donné naissance à plusieurs mots latins). Découvrons aussi avec eux Apulée, autre auteur africain ; en sa compagnie nous sortons de l'histoire de l'Afrique pour pénétrer dans la réalité quotidienne romano-africaine. N'oublions pas non plus l'empereur Septime-Sévère, qui parlait correctement le latin, parfaitement le grec et dont la langue maternelle était le néo-punique. Et si nous quittons l'Afrique de l'Antiquité pour revenir sur la rive Nord de la Méditerranée, pensons à toute la tradition latine du Moyen Âge et de la Renaissance. Bref, ne limitons pas notre enseignement à Rome et Athènes, aux guerres puniques ou médiques ou à celle du Péloponnèse...
Toutes ces remarques conduisent bien sûr à des projets pédagogiques pour renouveler l'enseignement des langues anciennes. Latin et grec ancien ne se parlent plus, ne sont plus des langues de communication contrairement aux langues modernes : quelle chance ! elles sont véritablement des langues étrangères et, en tant que telles, attirantes. Insistons donc dans nos classes sur les realia : découvertes archéologiques, mythes et symboles — grandes figures comme celles d'Hannibal, Sophonisbe, etc.
Toutefois ne nous enfermons pas non plus dans le passé car ce passé ne doit s'étudier qu'en fonction d'un avenir à construire ; ne nous laissons pas abuser non plus par l'idée d'un faux humanisme soumis à l'économique, à la réussite matérielle, qui ne « mène qu'à une culture de l'à peu près ». La seule et véritable culture se trouve dans les textes. Ce qui conduit P. Voisin à mettre l'accent sur l'exercice de la traduction, de la véritable traduction, non pas celle qui consiste seulement dans l'exercice bien connu de la version à grands coups de recours au dictionnaire, mais celle qui doit mener à une réflexion sur le contenu du texte et ses rapports avec les problèmes historiques, politiques, moraux du temps où il a été écrit et sur la façon dont l'auteur les a abordés. La distance que l'on prend alors avec le texte conduit à un retour à sa propre langue et aux problèmes de l'actualité vécue.
Les langues anciennes sont donc non seulement utiles mais indispensables et ne devraient donc plus être optionnelles mais obligatoires pour contribuer à former le citoyen européen de demain.
Dans ce but P. Voisin propose quelques pistes pédagogiques pour cet enseignement renouvelé — refondé — des langues anciennes : travail sur la langue (comparatisme, étymologie...) ; variété des textes selon les sections : textes littéraires mais aussi, pour les non littéraires, textes d'auteurs scientifiques, juristes, agronomes, etc. ; liens avec d'autres disciplines (notamment artistiques). Ne pas négliger non plus les efforts d'«animation» de formes variées qui se manifestent ici ou là en France, ni les nombreux sites de bibliothèques virtuelles qu'on peut trouver sur Internet.
Ce sont tous ces efforts qui redonneront aux cours de langues anciennes leur plein pouvoir d'attraction. C'est cela « reconstruire Carthage ».
Evelyn Girard