MARTINIQUE

 

Le premier bal.

Kalya, jeune Libanaise de douze ans, est autorisée, pour la première fois, à accompagner au bal, Nouza, sa grand-mère.

 

Sous une pergola1, des tables, recouvertes de nappes d'une blancheur immaculée, se dressaient autour d'une plate-forme rectangulaire. Le buffet croulait sous les nourritures. Sur le quatrième côté, les neuf musiciens de l'orchestre accordaient leurs instruments.

              Très sollicitée, glissant d'un partenaire à l'autre, ma grand-mère avait demandé à Anaïs de rester dans les parages; elle pourrait ainsi me raccompagner dans ma chambre si je m'ennuyais. [...]

Au son des valses, des tangos, des charlestons, les danseurs rejoignaient et quittaient la piste. J'étais trop jeune pour qu'un cavalier songeât à m'inviter. J'endurais mal mon immobilité. J'avais des fourmis dans les jambes, je battais la mesure avec mes pieds. [...]

La musique s'emballe, attaque une rumba. Je trépigne sur place.

Un goût prononcé pour la danse est une particularité des femmes de notre filiation. Nouza me racontait que ma bisaïeule Foutine aurait pu être danseuse si elle était née ailleurs, en des temps différents.

- Dommage, dommage. Elle aurait pu danser «Le Lac des cygnes »2! [...] Qu'est-ce qui m'a brusquement saisie? Oubliant toute timidité, renonçant à toute réserve, je me suis élancée sur la piste.

Nouza n'eut pas le temps de s'interposer. L'aurait-elle fait que cela n'aurait servi à rien, j'étais hors d'écoute, et ma grand-mère, qui n'avait pas un sens aigu de la discipline, m'aurait sans doute laissée faire.

Emportée par la mélodie, je me suis faufilée parmi les danseurs. Toutes les joies de la terre et du ciel me possédaient. Je virevoltais, tourbillonnais. J'étais au-delà de toute parole. A la fois moi-même et plus du tout moi! Une autre. Plus heureuse, plus libre.

Je me surpris à bondir sur l'estrade des musiciens; à sauter à pieds joints d'une chaise vide à l'autre. Je grimpai enfin sur la table du banquet, que je parcourus dans toute sa longueur, en voltigeant sur la nappe neigeuse débarrassée de vaisselle et de couverts, parsemée des restes d'une décoration florale. Quelques verres se mirent à tinter.

Inconsciente de ce qui se passait autour, j'ai poursuivi ma course dans le bonheur.

Quand la musique prit fin, soudain mes membres se relâchèrent, le souffle me manqua. Durant quelques secondes, je me tins immobile, les bras ballants; je me sentis confuse, nue.

Très vite les applaudissements, les bravos éclatèrent. Je fus inondée par une pluie de confettis.

La maison sans racines,

Andrée CHEDID,

©Flammarion, 1985.

une pergola : petite construction de jardin qui peut servir de support à des plantes grimpantes ou de petit abri. Le Lac des cygnes : nom d'un célèbre ballet classique

 

 

QUESTIONS : 15 points

 

I - Un cadre particulier. (4,5 pts)

Dans le premier paragraphe (1.1 à 4) :

1)     a. Quel temps domine dans ce paragraphe ?                                                          (0,5 pt)
b. Quelle est ici la valeur de ce temps ?                                                                 (0,5 pt)

2)  Relevez les noms qui désignent les éléments du décor.                                            (0,5 pt)

3)  Relevez deux expansions caractérisant un élément de ce décor.                              (1 pt)

4)     Quelle forme de discours domine dans ce paragraphe ?                                         (1 pt)
Justifiez votre réponse à l'aide de vos observations précédentes.

5)     Quel est le thème contenu dans le titre que les verbes « se dressaient »                   (1 pt)
et « croulait » (1.2) tentent d'amorcer ? A quelle catégorie appartiennent

ces deux verbes ?

II - La fillette (5 pts)

1)  a. Qui sont les personnages présents ou simplement évoqués ?                               (1 pt)

b. Qui est le personnage principal de l'histoire?                                                     (0,5 pt)

c.  Qui est le narrateur ?                                                                                       (0,25 pt)

2)        a. À quelle personne grammaticale ce récit est-il écrit ?                                          (0,25 pt)
b. Quel point de vue narratif est adopté ? Que permet-il de découvrir ?                 (1 pt)

3)   Que signifie « réserve » (1.18) dans l'expression « renonçant

à toute réserve » ?                                                                                               (0,5pt)

4)  Quelle autre expression nous renseigne sur le comportement

habituel de la fillette ?                                                                                           (0,5 pt)

5)  Que ressent la fillette sous l'effet de la danse ? Que représente l'expérience

de la danse vécue par la fillette ce jour-là ?                                                             (1 pt)

III  - La fillette et la danse (5,5 pts)

1)  « La musique s'emballe, attaque une rumba. Je trépigne sur place ». (1.12)
Quelle est la valeur du présent employé dans ces phrases ?

Quel effet produit cet emploi ?                                                                              (0,5 pt)

2)  a. « Un goût prononcé pour la danse est une particularité des femmes de notre

filiation » (1.13). Quelle est la valeur du présent dans cette phrase ?                   (0,5 pt)

b. De la ligne 22 à 30, relevez 4 verbes qui décrivent la progression                      ( lpt)

des mouvements de la fillette. Quel est le point culminant de cette progression.

3)  Lignes 24-25:

a. Qu'est-ce qui caractérise les trois dernières phrases? Quel rythme
donnent-elles à la narration ?
                                                                            (1 pt)

b. Quels sentiments et émotions exprime la phrase exclamative ?                           (0,5 pt)

4)  a. Donnez la composition et le sens général de l'adjectif « inconsciente ».              (0,5 pt)

Quel sens cet adjectif a-t-il dans la phrase (1.31 ). b. Relevez 1.21 à 26 une autre expression traduisant cette dépossession de soi. (0,5pt)

5)  Comment peut-on comprendre le sens de « nue » (« Je me sentis confuse,      (lpt)
nue », 1.34-35) par rapport au texte ?

REECRITURE (4 points)

« Quand la musique prit fin, soudain mes membres se relâchèrent, le souffle me manqua. Durant quelques secondes, je me tins immobile, les bras ballants ; je me sentis confuse, nue. » (1.33 à 35) Réécrivez ce paragraphe à la troisième personne du singulier, en remplaçant «je» par «il» et en effectuant les modifications qui s'imposent dans tout le paragraphe.