Cécile Ladjali, Mauvaise langue
Seuil, 2007.
Les témoignages sur l’expérience de l’enseignement font florès, mais celui-ci n’a rien de banal. Au contraire, il approfondit le débat au point que la lecture en devient profondément tonique, quoique communiquant parfois une douloureuse lucidité.
La réflexion sur le langage, on le sait, est hautement politique, et peut-être encore plus : « Sans les mots, l’existence est inhumaine », affirme Cécile Ladjali dès le Prologue de son ouvrage. Très vite donc, le ton est donné, et le livre s’affirme comme défense d’une pratique exigeante de l’enseignement du français. Les idées sont radicales : « le barbarisme préfigure la barbarie », et le drame est que, pour les enfants, et même pour certains adultes, « mal parler, cela fait bien ». Pourtant, il est possible, pour un professeur de Lettres, d’initier les jeunes à la beauté à laquelle ils ont droit, et qui les attire, même si « tout ce qui est beau est très difficile ».
Cécile Ladjali relate les expériences pédagogiques auxquelles qu’elle a menées en banlieue parisienne, permettant à ses élèves de découvrir les grands poètes et d’écrire, en s’appropriant progressivement la belle langue, d’autres poèmes qui soient les leurs. Plus tard, il s’agit d’une pièce de théâtre rédigée et jouée par des jeunes de Seconde imprégnés d’Eschyle — entre autres… Il s’agit de permettre à chacun de se révéler dans toute sa dignité, et de donner pour cela le seul moyen valable, une langue riche et précise : « J’ai la conviction qu’une langue malmenée, un corps linguistique déformé, est déjà une violence que l’on fait subir à soir et à l’autre. »
Le récit est tissé d’une réflexion politique et humaniste de grande tenue, qui tend à cerner les dangers d’un enseignement lacunaire et démagogique du français : maintient des bipartismes, impossibilité de désamorcer les conflits, négation du « goût des belles choses » propre aux humains… Les constats sur le monde comme il va, clairement polémiques, renvoient à des interrogations honnêtement formulées et parfois violentes, toujours stimulantes ; l’état de la société est et sera fonction de ce qui passera, dans les collèges et les lycées, d’humanisme et de mémoire, on peut dire de culture : « La littérature n’est pas un jeu de cuistres (…) elle nous montre un visage infiniment sérieux et elle nous tend un miroir qui nous révèle aux autres et à nous-mêmes ».
Le livre de Cécile Ladjali illustre parfaitement la belle pensée de Gramsci, qui pourrait devenir la devise des professeurs engagés pour la progression de leurs élèves : « Pessimisme de l’intelligence. Optimisme de la volonté ».
Hélène Solnica