Panaït Istrati, la langue française et la Méditerranée,

par Georgette Wachtel

 

 

Dans la continuité de notre colloque qui s’est tenu à Marseille sur le thème de la Méditerranée et la langue française, il était impossible de ne pas évoquer Panaït Istrati (1884-1935), cet « amant de la Méditerranée », comme il se désignait lui-même, qui aimait tant notre langue qu’il entreprit de l’apprendre à l’âge de trente ans ; et pour ce faire, voyageur sans passeport, sans billet et sans argent, il débarqua à Marseille et se rendit à Paris pour la première fois, puis y revint en 1920.

Pourquoi a-t-il choisi la France comme lieu d’exil ? Il s’en explique en 1933 dans une revue roumaine : « La France est le seul pays qui vous permette de vous exprimer librement. Cette suprême conquête de l’esprit humain, je crois que la vraie France ne l’abdiquera jamais […] La pensée de Romain Rolland est une éducation du cœur de l’homme […] Je me considère comme le fils spirituel de cette pensée française, dont j’ai le culte, depuis que je suis au monde, et je travaille de toutes mes forces pour aider à son triomphe. » Romain Rolland en qui il reconnaissait une passion qui traversa sa vie et son œuvre, celle de l’amitié, devint, en quelque sorte, dans des conditions tragiques, son parrain en littérature et le fit connaître au public français. Ce grand écrivain de langue française, bien qu’il soit de nationalité roumaine, commence seulement à sortir de l’oubli, après avoir connu son heure de gloire, grâce aux éditions Phébus. Istrati avait bien du mérite à célébrer l’ouverture de l’esprit français en 1933. En effet, après de longues années d’engagement dans les luttes ouvrières de son pays et son adhésion au marxisme, il eut droit à un voyage en U.R.S.S. dont il revint, avant André Gide, profondément déçu, ce dont porte témoignage le brûlot longtemps introuvable Vers l’autre flamme (1929), et dégoûté de toutes les idéologies. D’un seul coup, le héros de la veille, trahi par les siens, vilipendé, devint un paria. Il ne lui restait plus qu’à retourner en Roumanie, très pauvre et malade, où il trouva refuge dans un monastère orthodoxe et où il mourut d’une tuberculose contractée dans sa jeunesse et dont la récidive était due à ses années de vagabondage pendant lesquelles il connut la faim et des conditions de vie très malsaines, mais, heureusement, réconcilié avec son mentor, Romain Rolland. Ainsi, il avait payé le prix de sa fidélité à la profession de foi qu’il exprime dans Méditerranée (Lever de soleil) en 1934 : « Je ne conçois pas le bonheur d’une vie somptueuse au milieu de l’atrocité quasi universelle qui règne aujourd’hui sur la terre et qui est la condition absolue du bonheur d’une minorité. Si je devais à ce prix là acquérir l’aisance, eh bien, c’est ma pauvreté que je préfèrerais… ».

Nous serions tenté de présenter plus longuement la vie et l’ensemble de l’œuvre de Panaït Istrati, inséparables l’une de l’autre, en particulier La Jeunesse d’Hadrien Zographi, son double auquel il prête un nom grec, le greffier de la vie et non de « sa » vie exclusivement. Ces récits ont fait dire à Romain Rolland qu’il était le « Gorki des Balkans » et l’on pense aux ouvrages de ce dernier dont les titres conviendraient aux siens : En gagnant mon pain (en effet, au cours de ses pérégrinations, Panaït accepta tout travail pour gagner le plus souvent une maigre pitance), Mes Universités (pour lui, les quartiers sordides de Braïla, une vaste culture acquise par une soif insatiable de lecture, quelquefois assouvie au prix de châtiments corporels dans l’incompréhension totale de son milieu, apprentissage tardif de la langue grecque en autodidacte, comme plus tard du français), Vagabond et La Mère.

Qu’il s’agisse de ses romans ou de son autobiographie, esprit cartésien s’abstenir ! Il fait preuve de peu de souci pour délimiter le réel de la fiction. Usant d’une métaphore culinaire balkanique, il se justifiait en ces termes : « Une fable est un légume sans goût si on n’a pas soin de la farcir de mille éléments empruntés à la vie. » Et d’ailleurs, sa vie, il n’avait cessé de la vivre comme un conte enrichi d’épisodes romanesques et cependant vécus. À la lecture de son œuvre, il est difficile de ne pas songer à un autre vagabond des lettres, Jack London, son alter ego pour ainsi dire, et, dans une certaine mesure, à l’autre célèbre vagabond du nord, Knut Hansun.

La mort dans l’âme, nous ne dirons que quelques mots de la biographie de Panaït Istrati. Il est né dans un village, près du port danubien de Braïla, fils unique d’une paysanne roumaine Zoïtsa Istrati et d’un contrebandier grec, Ghérasimos Valsamis, tué par des garde-côtes alors que l’enfant n’avait que neuf mois. Entre l’enracinement bourgeois dans la société et un bon métier, le rêve de sa pauvre mère célibataire dans une Roumanie très orthodoxe, et une vie d’aventure, côtoyant les parias, les mauvais garçons, les prostituées, les révoltés, tous les peuples de la Méditerranée présents dans ce pays voisin hérité de la Turquie ottomane : Turcs, Grecs, Russes, Arméniens, Juifs et Tsiganes, ces deux derniers peuples si peu aimés et que Panaït nous montre sous un autre jour que ne le font ses compatriotes. L’attrait de la Méditerranée l’a amené à vagabonder dans les pays de la partie orientale puis du côté occidental (Italie et Provence). De ses errances il fait le récit en deux volumes sous le titre Méditerranée (Lever du Soleil), Méditerranée (Coucher du Soleil). C’est sur cet aspect de son œuvre que nous voulons attirer l’attention.

Ce serait une erreur de voir en lui de près ou de loin, un ancêtre des hippies. Il part ou plutôt, il s’évade de son pays, dit-il, le 12 décembre 1906, pour aller en égypte et réaliser son rêve d’enfant, voir les tombeaux des Pharaons dont les images bibliques le plongeaient dans l’extase. Il s’embarque de Constanza, impatient de découvrir la Méditerranée : « Méditerranée…. Je crois que je m’évanouirai ce matin prochain où mes yeux plongeront soudain dans son éblouissant infini. ». Tout au long de son périple, il célèbre « la féerie méditerranéenne », la beauté des paysages, la mer, le ciel, la bénédiction du climat don divin pour ce boréen habitué aux rigueurs de l’hiver roumain : « Nous sommes arrivés à Constantinople […] Et la face du monde est tout autre, c’est à n’y pas croire ! à douze heures de paquebot on passe de l’hiver affreux au printemps le plus doux. Ici, c’est le beau mois de mai : collines verdoyantes qui se mirent dans la mer du Bosphore, majestueux lac sillonné en tous sens par une fourmilière de bateaux mouches, caïques, chaloupes et barques. ». Il s’intéresse à la vie, aux mentalités des habitants de ces pays peuplés de miséreux comme toute la terre mais qui ne connaissent pas les morsures du froid : « Heureux mortels qui n’ont que le souci du ventre ! ». Il aborde l’autre avec une ouverture d’esprit sans préjugés ; il est sensible à la douceur des Turcs, à leur sagesse, si proche de son propre idéal de vie : « Eh bien j’aime ces hommes ! Je ne sais pas s’ils n’ont été que cruels, au temps de leur gloire guerrière mais leur philosophie présente me plaît. »

Nous n’évoquerons que la découverte de l’égypte qui fut une révélation pour Istrati, il y fit six séjours, en particulier à Alexandrie et au Caire. Alexandrie lui paraît trop européenne, cependant il est « hypnotisé » par la splendeur du paysage des environs : « Une promenade de rêve s’ouvrit en bordure de mer. Forêt de palmiers tout le long du chemin et succession ininterrompue de villas fastueuses comme on n’en voit que dans les contes illustrés des Mille et une Nuits. À cette ville il préfère Le Caire, ville véritablement arabe. Que survienne la pluie tant attendue, comme un enfant il s’associe aux jeunes filles qui, dans la rue, saluent l’événement par leurs dansent et par leurs chants. Bien sûr, il réalise son rêve, il retrouve vraiment l’égypte de Pharaon et de son enfance devant les Pyramides.

Il chante son bonheur d’être dans ce pays : « J’aime ma belle vie pour elle-même. Je suis heureux de me trouver en égypte, d’être libre en mangeant tous les jours, si possible… ». C’est à Port-Saïd qu’il a vraiment ressenti et compris la force irrésistible, instinctive, qui le lançait dans l’aventure, loin de son pays qu’il aimait, si présent dans son œuvre, « où sa mère peine dans l’angoisse » :

 

Port-Saïd demeurera pour moi le grand carrefour des routes maritimes où mon cœur a senti et enregistré la pulsation des artères de la vie universelle de notre planète. Ici j’ai eu la vision claire, le sentiment précis de la diversité des destins humains qui arrache l’époux à sa femme, le fils à sa mère, l’amant à l’amante et les lance violemment dans les espaces où les attirent des affinités plus harmonieuses que celles qu’ils tentent de se créer par des liens familiaux. Souvent notre véritable parenté et notre patrie sont à l’antipode du lieu où nous venons au monde et où nous vivons comme des étrangers.

Du bateau qui m’emportait vers Beyrouth, je saluais cette ville minuscule et la statue de Ferdinand de Lesseps, dont le regard dur fixésur son canal semble dire aux hommes peureux :

« Allons ! Bougez ! Voici encore un chemin qui pourrait vous conduire chez vous

 

N’a-t-il pas du sang grec dans les veines, lui, le fils d’un hors-la-loi grec, d’un « haïduk[1] », (mais il existe des « haïduk » roumains dont il a raconté les exploits) ? Peut-être doit-il à ses origines son goût de l’aventure, sa curiosité de l’étranger, sa révolte contre les injustices ; en fils d’Ulysse, il aima passionnément la Méditerranée et vécut une véritable odyssée mais n’eut pas le bonheur de rentrer chez lui comme un héros reconnu des siens. Cependant, l’audace la plus digne d’un « palicari[2] » a sans doute été d’oser se lancer dans l’aventure d’écrire dans une langue apprise à l’âge de trente ans.


 

[1]. « Haïduk » : mot turc qui désigne un révolté justicier hors la loi dans l’empire ottoman.

[2]. « Palicari » : mot grec moderne pour désigner un jeune homme brave et audacieux.