C. Une alternative pédagogique gratifiante
Nous ne sommes pas des doctrinaires et n’entendons pas substituer un nouveau dogme pédagogique à celui que nous subissons actuellement. Nous estimons simplement que la pédagogie est un art, une pratique, qui doit reposer sur l’expérience et la compétence disciplinaire, s’inspirer des succès, tenir compte des échecs, constamment s’interroger et s’enrichir.
Or l’échec de la pédagogie actuelle nous paraît évident et il nous faut aujourd’hui réconcilier les élèves avec le latin. Jugeant plus sage de renoncer aux manuels récents et à la pédagogie qui les inspire, nous avons eu recours aux manuels parus avant le triomphe des « sciences de l’éducation ».
Dans tel collège, les huit latinistes de Quatrième (ils étaient vingt-cinq en Cinquième !) avaient pris le latin en aversion au bout d’un an d’utilisation d’un manuel « globalisant » et à « textes authentiques » récent, lequel présentait tous les défauts que nous avons évoqués plus haut. En Troisième, ils n’étaient plus que cinq courageux, qui souffraient en silence, mélangeant tout et n’y comprenant pas grande chose. Par gentillesse, ils ne le manifestaient pas trop. Convaincu qu’une telle pédagogie allait à l’encontre du but recherché, le professeur a pris la décision, au mois de septembre, de remiser définitivement le manuel en question et de ressortir le Latin, Classe de Sixième, de la collection Gérald Bloch, paru chez Bordas en 1962.
Dans cet excellent manuel, les notions à connaître sont dévoilées progressivement, le plus clairement possible, et les exercices consistent en petites phrases d’inspiration très variée, plutôt concrète, n’exigeant au début qu’un vocabulaire simple et limité, présenté dans la leçon, et de connaissances grammaticales que celles qui ont été déjà acquises. Comme on pouvait s’y attendre, l’expérience a été probante : les élèves ont découvert le plaisir qu’il y a à étudier le latin. Certains avouent même leur satisfaction de mieux comprendre les fonctions grammaticales en français.
L’enseignement du grec a connu les mêmes déboires que celui du latin dès lors qu’on a voulu y introduire les méthodes « globalisantes et à textes authentiques ». Il y a quelques années, dans tel autre collège, était en usage un manuel qui prétendait renouveler la pédagogie du grec en lançant les élèves dans la lecture des « textes authentiques », dont des listes impressionnantes — et accablantes — de mots et de notes explicatives en bas de page devaient faciliter la compréhension. Une poussière de faits de morphologie et de syntaxe était ainsi accumulée de manière aléatoire, et les élèves s’y perdaient. Devant l’évidence de l’échec de cette méthode le professeur a décidé de renoncer à ce manuel, et il a fait acheter à ses élèves un manuel ancien. Le changement de méthode s’est avéré on ne peut plus fructueux et s’est traduit, dès cette année-là et dans toutes celles qui ont suivi, par de nombreux choix du grec en Seconde jusqu’à ce qu’une décision administrative ferme une section qui avait apporté aux élèves, pendant vingt ans, de si grandes satisfactions.
Il est vrai que de bons manuels ont existé et existent encore : les Exercices grecs de la collection Daim (De Gigord), fondés sur une méthode analytique et progressive et qui proposent très vite des phrases empruntées aux auteurs, ou le Manuel de grec d’André Huvelle (Dessain). Le Vocabulaire grec de Fontoynont, très efficace avec les grands débutants, est fondé sur les textes authentiques et sur les fréquences de mots, avec des notes très nombreuses, mais présentées de manière à hiérarchiser les priorités dans les apprentissages.
Mais il ne s’agit pas de revenir purement et simplement aux anciens manuels de latin et de grec. Il s’agit surtout de revenir à une méthode intellectuelle dont ils ont illustré l’efficacité en leur temps. Il conviendrait en ce sens de rédiger de nouveaux manuels adaptés aux difficultés des élèves d’aujourd’hui et qui, tout en tenant compte de certaines pratiques pédagogiques nouvelles, les mettraient en œuvre avec discernement et représenteraient donc un progrès par rapport aux anciens manuels. Il est essentiel, quoi qu’il en soit, que le maître, dûment formé, demeure souverain dans la conduite de son enseignement.
Parmi les exigences et les préoccupations dans la conception d’un bon manuel, on peut citer :
- une découverte progressive de la langue fondée sur la distinction rigoureuse des notions grammaticales, ainsi que sur la fréquence de ces notions ;
- la pratique régulière d’exercices de « gymnastique » grammaticale et de traduction de petites phrases d’application variées et pertinentes (en thème comme en version) ;
- le recours aux indispensables notions de phonétique et de morphologie historique, particulièrement pour le grec ;
- l’étude de textes d’auteurs aux sujets variés, choisis en fonction de la progression grammaticale des élèves ;
- le remplacement du lexique final par un index, et l'édition d'un petit lexique séparé que le professeur pourra faire acheter à son gré, afin de pouvoir concilier la mémorisation du vocabulaire et l’apprentissage du dictionnaire.
C’est à ces conditions que de nouveaux manuels, redevenus les auxiliaires fiables que les maîtres attendent, seraient à même d’assurer à nos élèves un apprentissage solide et hautement gratifiant du latin et du grec.