DEUXIÈMe partie : LE LATIN ET LE GREC

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I - les problÈmes

A.  Une difficulté majeure : les élèves ignorent la grammaire française.

Il est indéniable que la méconnaissance que les élèves ont de la langue française ne leur facilite pas l’« entrée » dans l’univers grammatical du latin. Comme le système des cas et des fonctions est la clef sans la possession de laquelle on ne peut prétendre faire du latin, mais seulement faire « comme si » on faisait du latin, de même qu’avec la méthode de lecture globale, on ne lit pas, on fait « comme si » on lisait, tous les professeurs de langues anciennes se trouvent placés aujourd’hui devant une vraie difficulté.

La crise de l’enseignement du français à l’école primaire, où l’« observation raisonnée (sic !) des faits de langue », la « transversalité », l’« immersion », la « construction de son savoir par l’élève » ont remplacé, du moins en théorie, les leçons de grammaire suivies de nombreux exercices d’application, a des retombées des plus fâcheuses sur l’enseignement des langues anciennes. Si les élèves de Seconde ignorent à peu près tout de l’orthographe et de la grammaire françaises, quel sera, a fortiori, le niveau des élèves de Cinquième, sachant qu’en plus, par la vertu des effets à long terme de la méthode globale de lecture, ceux-ci ont du mal à, simplement, déchiffrer un texte français ? Et comment aborder avec plaisir l’étude de la langue latine, qui seule ouvre à la richesse et au plaisir des textes, si l’on ne sait pas déjà reconnaître en français, un adjectif qualificatif, un verbe au passé simple, un pronom relatif, si l’on est incapable d’identifier un complément d’objet direct. Il est impossible d’étudier une langue ancienne (ni, d’ailleurs, moderne) avec fruit et avec une vraie satisfaction intellectuelle si l’on ne passe pas par l’analyse. N’est-il pas urgent que les programmes et instructions pour l’école primaire soient révisés ?

On sent bien qu’ici la cause du français, du latin et du grec se rejoignent, car à partir du moment où les élèves n’ont plus accès au français, aux langues anciennes et modernes par l’analyse grammaticale et logique, ils ne s’y sentent pas vraiment chez eux, et c’est autant de trésors littéraires qui leur échappent et c’est aussi tout un pan de notre culture nationale et européenne que nous ne leur transmettons pas.

B.     Les effectifs

Selon les chiffres de la DESCO, les effectifs sont globalement en baisse en langues anciennes : 4772 élèves en moins entre 2001 et 2004, collèges et lycées confondus. À regarder de près on observe surtout une déperdition progressive entre la Quatrième et la Seconde.

1) Effectifs de latinistes

En Cinquième, les latinistes sont nombreux. Les parents poussent souvent leurs enfants à faire ce choix dans l’espoir qu’il aura des retombées positives sur leur apprentissage de la grammaire et du vocabulaire français. De fait, les élèves se tournent toujours avec une vraie curiosité vers une matière nouvelle qui jouit encore aujourd’hui d’un réel prestige. Ainsi, des effectifs de 30 élèves ne sont pas rares, d’autant plus que, la plupart du temps, tous les élèves sont acceptés en latin sans condition de niveau scolaire. Mais chaque professeur de latin a pu constater que certains repentirs peuvent se faire jour lorsque commence vraiment l’étude de la langue latine et que le professeur ne se limite plus à « faire de la civilisation », les élèves prenant conscience alors de ce que le latin est une matière « intellectuelle » et qui exige du travail. Dès lors, certains attendent la fin de l’année comme une délivrance. En Quatrième, donc, il n’est pas rare que les effectifs aient déjà baissé, à moins qu’une règle interne à l’établissement n’ait interdit à l’avance les abandons entre la Cinquième et la Quatrième1.

D’autres défections se produisent entre la Quatrième et la Troisième, phénomène sur lequel il convient de s’interroger pour se demander si ce n’est pas, pour une bonne part, un problème de méthodes pédagogiques : si tant d’élèves souhaitent arrêter le latin, n’est-ce pas que quelque chose les a découragés dans la façon dont il leur a été présenté ? Nous consacrons la troisième partie du présent rapport à l’étude de cette question cruciale.

2) Effectifs d’hellénistes

L’option grec ne se rencontre plus que dans de rares collèges ; dans certains départements comme les Hautes-Alpes, plus aucun collège ne propose le grec. La répartition des quelques sections de grec qui existent encore sur le territoire national est totalement aléatoire et dépend de la volonté de la direction du collège de mener de cette façon une politique d’excellence. Ainsi, le collège Gustave Courbet de Pierrefitte, implanté en ZEP, offre-t-il le grec. Pourtant, si l’on s’en tient aux termes de la loi, tout élève peut exiger de faire du grec. Pour justifier sa fermeture dans les collèges où la section existait encore, on a allégué l’insuffisance des effectifs et les choix imposés par une D.H.G. calculée au plus juste. Ainsi, le collège de Hoerdt, à quelques kilomètres de Strasbourg, a vu sa section de grec fermée en 2000 alors qu’elle attirait chaque année, en moyenne, une douzaine d’élèves depuis son ouverture en 1980.

La mesure qui, en 1995, a consisté à repousser de Quatrième en Troisième le début de l’étude du grec dans l’espoir que les latinistes ajouteraient en Troisième l’étude du grec à celle du latin s’est révélée particulièrement malheureuse. Elle a fait baisser ipso facto de moitié les effectifs de collégiens hellénistes, et elle n’a pas produit les effets escomptés. Car on trouvera difficilement un collégien d’aujourd’hui qui soit prêt à commencer en plus le grec en Troisième. Elle n’a réussi qu’à fragiliser l’option grec — car qu’est-ce qu’une option que l’on choisit pour un an seulement et dont on n’est même pas sûr qu’on pourra la conserver en Seconde? — entraînant sa fermeture dans de nombreux collèges par suite d’une diminution d’effectifs jugée rédhibitoire par l’administration. L’inégalité entre les élèves dans l’accès à la culture de haut niveau s’en est trouvée considérablement aggravée puisque l’accès au grec dépend aujourd’hui de la chance que l’on peut avoir de résider à proximité d’un des rarissimes collèges qui offrent cette option ! Rien ne justifiait, à la vérité, qu’une telle mesure fût prise, d’autant moins qu’en Quatrième les élèves sont encore intellectuellement disponibles et avides de connaissances nouvelles. En Troisième, ils se sentent déjà un pied hors du collège, ont beaucoup d’autres centres d’intérêt et rechignent à commencer une matière nouvelle. Il faut donc rétablir cette option en Quatrième. 

La légère remontée des effectifs que l’on observe entre 2003 et 2004 (17 000 hellénistes en 2003, 18 055 en 2004) constitue la preuve incontestable que cette étude attire encore les élèves, malgré des conditions structurelles défavorables. Rétablie en Quatrième, elle connaîtrait une faveur et une fréquentation satisfaisantes.

C.     Une politique défavorable

À ces raisons s’ajoutent la mauvaise volonté des représentants locaux de l’Éducation nationale et l’insuffisante détermination ministérielle. Outre les horaires dissuasifs assignés aux langues anciennes par des principaux manifestement peu convaincus de leur utilité, on observe que, dans de nombreuses académies, la D.H.G. (Dotation Horaire Globale) des établissements est en baisse et contraint certains d’entre eux à fermer l’option latin en Quatrième pour la rentrée 2005, alors même que l’effectif en est tout à fait respectable2.

Il conviendrait pourtant, dans une école qu’on veut recentrée sur ses « fondamentaux », d’encourager des disciplines éminemment formatrices et dépositaires d’une part essentielle de notre patrimoine.


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[1] La déperdition la plus importante a lieu enfin à l’entrée au lycée. Outre les raisons déjà évoquées et celles, pédagogiques, que nous analyserons plus bas, cette dernière et souvent fatale vague d’abandons a des causes structurelles, liées à l’organisation de la classe de Seconde : ces causes sont étudiées dans le rapport de l’APL sur la série L des lycées.

[2] Les Itinéraires De Découverte (I.D.D.) disparaissent à peu près partout pour la même raison. Pour notre part, nous n’allons pas le regretter, puisque nous avons toujours considéré que ces « activités » se mettaient en place au détriment d’un véritable apprentissage du latin et du grec, lequel seul peut véritablement, selon nous, ouvrir un accès personnel aux cultures et aux littératures grecques et latines et, par ce biais, à une vraie culture générale.