PrÉAMBULE : LE PASSÉ INTERDIT

Printemps 2005 : la Loi d’orientation sur l’avenir de l’école est votée et va entrer en vigueur dès la rentrée de septembre. Cette loi prévoit, entre autres, un « socle commun des connaissances », tel que l’avait déjà préconisé le « rapport Thélot » constatant la situation désastreuse de l’école dans son ensemble et de l’enseignement du français en particulier. Par ailleurs, ce rapport avait enfin pris en compte le fait que les élèves de collège ne maîtrisent pas leur langue maternelle pour une proportion non négligeable d’entre eux et qu’il faut de toute urgence leur apprendre « la langue ». Selon les années, c’est en effet de 20 à 35% d’élèves arrivant en classe de Sixième qui savent à peine lire et qui savent encore moins écrire. Néanmoins, ce rapport n’aborde pas les problèmes clefs qui minent l’école en ce moment : les programmes et la façon de les faire appliquer, autrement dit la pédagogie. La nouvelle loi, malheureusement, n’aborde pas plus ces problèmes cruciaux, et si l’idée de donner à tous les élèves jusqu’en classe de Troisième un bagage minimum est en soi louable, voici comment est défini le « socle » :

« Le socle comprend un ensemble de connaissances et des compétences indispensables :

-La maîtrise de la langue française ;

-La maîtrise des principaux éléments de mathématiques ;

-Une culture humaniste et scientifique permettant l’exercice de la citoyenneté ;

-La pratique d’au moins une langue étrangère ;

-La maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication. »

On est en droit de penser qu’à la sortie du collège les élèves maîtriseront la langue française, ce qui est un minimum et un préalable indispensable à l’ensemble des apprentissages, y compris scientifiques — espérons que la langue française dont il s’agit ne sera pas purement utilitaire — mais on se demande ce que signifie : « une culture humaniste et scientifique permettant l’exercice de la citoyenneté. » Une telle formulation est particulièrement vague et ressemble plus à un catéchisme « citoyen » qu’à la volonté de donner à tous les élèves une authentique formation humaniste reposant essentiellement sur l’étude sérieuse des grandes œuvres du patrimoine littéraire national et européen, sur celle des langues anciennes, passablement mises à mal et passées aux oubliettes lors de réformes quasi permanentes, mais aussi sur celle de l’histoire qui permet de situer les œuvres dans un contexte précis. Sans l’histoire, celles-ci demeurent incompréhensibles et muettes pour des élèves plombés par un présent et une « immédiateté » que l’école, dans son souci de concurrencer la télévision et les jeux-vidéos, principales sources d’éducation et de formation des élèves de 2005, divinise au lieu de les tenir prudemment à distance : le présent n’a de sens que s’il est éclairé par le passé, les œuvres du passé n’ont de sens que si les élèves ont des connaissances historiques précises pour les rendre signifiantes. Or, « faisons table rase du passé » est le slogan-credo en vogue à l’Éducation nationale depuis des décennies et ce n’est pas un hasard si quarante sept historiens prestigieux, sous la direction d’Alain Corbin, face à la perte de tous les repères chronologiques par les élèves, lancent un cri d’alarme dans une parution de février 2005 aux éditions du Seuil : 1515, les grandes dates de l’histoire de France revisitées par les grands historiens d’aujourd’hui.

Pierre Nora écrit par exemple, à la page 461 de cet ouvrage : « La valse des programmes et des instructions, depuis qu’en 1969 l’histoire a cessé d’être une discipline autonome de l’enseignement primaire pour devenir une partie des “activités d’éveil”, prouve assez la trappe qu’a ouverte sous les pieds des professeurs d’histoire la disparition apparemment innocente et libératrice d’une liste obligatoire de dates sèches, sans chair et sans vie. »

Gageons que le « socle » prévu par la nouvelle loi ne transformera pas la littérature et les langues anciennes en « activités d’éveil citoyen » jusqu’en classe de Troisième : ce ne serait plus un socle, ce serait une souche.

C’est pourquoi, face à l’effacement progressif, systématique et volontaire du passé dans l’enseignement de nombreuses disciplines qu’on appelait « autrefois » les humanités, l’Association des Professeurs de Lettres a décidé de présenter un rapport sur l’état actuel de l’enseignement des Lettres au collège : enseignement de la langue et de la littérature d’une part, enseignement du français, du latin et du grec d’autre part. Pour ce faire, il importait de dresser un constat à l’arrivée des élèves en classe de Sixième, de parler des programmes, de constater les effets de ces programmes sur les élèves parvenant en classe de Seconde, et enfin de faire des propositions susceptibles d’améliorer la situation.

Nous voudrions enfin souligner le choix que nous avons fait de traiter au sein du même rapport l’enseignement du français, du latin et du grec. Ces trois langues et ces trois littératures constituent à nos yeux les trois pans d’une même discipline : les lettres. Elles procèdent d’ailleurs des mêmes pratiques : l’étude de la langue et des œuvres, et visent aux mêmes fins : la formation de la personne et la transmission du patrimoine national et européen dans ce qu’il a d’universel. Elles souffrent aussi des mêmes maux, d’ailleurs aggravés par leur séparation : la langue et les lettres françaises privées de leur substrat, le grec et le latin dissociés de ce qui en justifiait l’étude n’en ont été que plus aisément vidés de leur substance propre. C’est toujours la littérature qu’on a reniée dans ce qu’elle a de plus précieux et, là encore, il s’agira de retrouver et renouer les fils du passé pour rendre à nouveau possible la pensée.

 

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