Une rencontre à Orléans,

par Romain Vignest

 

C’était pour réfléchir sur les programmes, les pratiques et les modalités d’examen au collège et au lycée que l’APL avait convié, à l’initiative de Jean-Noël Laurenti et de Romain Vignest, les professeurs de lettres de l’académie à se réunir au lycée Jean Zay d’Orléans le mercredi 27 novembre 2002. Si riche que fût la discussion, on regretta toutefois que l’assistance n’eût pas été plus fournie : peut-être l’APL privilégiera-t-elle à l’avenir les réunions locales…

Notre collègue Claire Bousquet, qui, titulaire remplaçant, a enseigné dans divers collèges du Loiret, ouvrit la discussion par un exposé dense et précis sur nos enseignements au collège ainsi que sur les « Itinéraires de découverte ». Cette description, fort éclairante de leur propre aveu pour ceux qui ne connaissent que le lycée, entraîna plusieurs commentaires sur le caractère proprement accessoire de l’étude de la grammaire et de l’orthographe, abordées à l’occasion d’autre chose, sur le technicisme dans l’approche des textes et sur son corollaire, la part croissante et désormais prépondérante parmi eux des textes journalistiques, publicitaires, paralittéraires, au détriment de la littérature. C’est dans le même esprit que certains collègues ont dénoncé l’emploi incessant de notions et d’un jargon qui font écran entre l’élève, sa sensibilité et son intelligence, et les textes, comme le survol auquel les contraint l’obligation de mener à bien huit séquences dans l’année, zapping qui, là encore, empêche l’élève de s’imprégner de quoi que ce soit.

Une collègue de Dreux a par ailleurs déploré que l’obsession des programmes pour l’« argumentation » et le « débat », loin de pousser les élèves à dépasser leur spontanéité et leur subjectivité, les enferme dans le culte stérile de l’opinion personnelle. Un collègue de Bazoche abonda dans son sens, pour qui la chose explique en partie la faible considération de nombreux élèves pour le savoir de leur maître, qu’ils nient ou dédaignent. Ces remarques amenèrent l’assistance à parler de « l’exigence ludique » et de ses ravages : comme une collègue de Saint-Jean-le-Blanc invoquait le refus d’apprendre et de travailler des élèves d’aujourd’hui ainsi que leur impossible rigueur, on lui répondit que la cause en était plutôt à chercher dans la manière dont, dès l’école primaire, on flattait leur paresse et leur vanité.

D’autres questions, d’intendance ou d’organisation mais qui détournent le professeur et l’élève de l’essentiel, furent évoquées : les tests d’évaluations à l’entrée de la Sixième et de la Cinquième — qui non seulement sont inutiles mais retardent le début des cours —, les effectifs trop lourds, une hétérogénéité excessive que ne sauraient pallier des Activités de Travaux Personnalisés d’ailleurs fort mal définies, etc.

Mais outre ces considérations d’ordre assez général, la discussion porta plus spécialement sur les « Itinéraires de découverte », tout nouvellement mis en place. Plusieurs collègues soulignèrent l’insuffisance des moyens affectés à ce dispositif qui se déploie aux dépens des horaires disciplinaires ; d’autres suggérèrent au contraire qu’ils constituaient un modèle pédagogique, essentiellement transdisciplinaire, opposé au modèle traditionnel auquel on veut le substituer. En effet, outre les transferts d’heures de cours (1h de moins en français et en histoire, plus aucun dédoublement dans un collège de La Source), nos collègues nous rapportent des initiatives et des projets qui sont éloquents : stages imposés en IUFM sur les IDD, contrats entre les établissements et le rectorat subordonnant l’octroi de subventions à une « obligation de résultats » en matière d’IDD, éventualité d’une épreuve anticipée du brevet en fin de Quatrième consacrée aux IDD. Un collègue de La Source, paraphrasant l’ancien président du Conseil national des programmes, résume ainsi l’esprit du projet : il faut apprendre autre chose autrement. Ainsi les collègues qui estiment avoir vécu une expérience intéressante reconnaissent qu’elle ne l’est qu’avec des élèves culturellement favorisés. En effet, les ambitions universitaires des IDD impliquent, pour qu’ils s’y intéressent et en tirent profit, des pré-requis méthodologiques et culturels que les élèves, dans leur grande majorité, n’ont pas et qu’ils ne sauraient y trouver. Pour autant, nos collègues ne rejettent pas toute forme d’interdisciplinarité : sans doute celle-ci doit-elle, pour être raisonnable et profitable, reposer sur l’étude rigoureuse et approfondie des disciplines (Claire Bousquet avait noté que les thèmes des IDD ne correspondaient pas nécessairement aux programmes !).

Le tableau paraît donc assez noir : les études au collège semblent être dominées par une très grande dispersion sans que jamais on n’aille à l’essentiel. Aussi l’élève, quand il arrive en Seconde, n’a-t-il l’esprit ni structuré, ni cultivé.

C’est justement du lycée que, sur ces entrefaites, notre collègue Bernard Turpin, professeur à Dreux, nous entretint. L’heure se faisant tardive, on n’eut que le temps alors d’observer l’évidente continuité des réformes du collège au lycée, et leur pernicieuse cohérence : le même technicisme, la même propension au survol, le même excès d’ambition camouflant la même démission dans les exigences.

On retiendra cependant le dépit de professeurs qu’on ne consulte pas sur la fin et la manière de leurs enseignements, l’inquiétude de collègues face au mépris dont fait l’objet, plus encore que leur compétence, la culture, l’humanisme qu’ils représentent : c’est pour cette raison sans doute que certains, fiers, dirent-ils, d’être des professeurs de lettres, ont rejoint nos rangs au terme de cette discussion.