Déclaration de l’Association des Professeurs de Lettres
sur les langues anciennes et le français
Les mesures annoncées par les recteurs en début d’année, comme la « recommandation1 » du Haut comité de suivi des concours concernant les CAPES de lettres – selon laquelle l’association du français aux langues anciennes « ne fonctionne plus » – signent la volonté d’en finir une bonne fois pour toutes avec la culture classique. On prétexte le coût, on prétexte l’élitisme, parfois, comme le HCSC, on ne prend même plus la peine de rien prétexter. Et cependant on oublie ce dont on est pourtant dépositaire : l’histoire de notre pays, la culture, l’avenir de la démocratie. Excité d’une certaine ignorance militante, d’autant plus hargneuse qu’elle est aveugle, possédé par l’intégrisme de la modernité, conforté par des calculs vénaux (et fallacieux), on tient pour rien – ou peut-être pour nécessaire – d’empêcher les jeunes Français d’accéder à leur culture et de continuer l’histoire de leur pays.
Qu’on ne s’y trompe pas en effet, c’est le principe même d’enseignement général, cet enseignement général où la République voyait l’institution du citoyen, qu’on veut abattre en ses fondements. Si on le prive définitivement de son substrat, qui continûment nourrit l’activité intellectuelle et artistique en France et en Europe, c’est qu’on a la volonté de ne plus rien transmettre, qu’on a le dessein notamment de vider de toute substance l’enseignement des lettres, cette vieille chose inutile – encombrante.
Et pourtant ! l’appétit persiste : le nombre de latinistes n’a jamais été aussi élevé au Collège. C’est à l’entrée en Seconde que les effectifs fondent, non par lassitude ni par dégoût mais parce que c’est la logique, et le but, du système des options de détermination. En contradiction avec l’idée d’enseignement général, ce système impose, de fait et par le truchement zélé de nombreux chefs d’établissement, le choix d’enseignements spécialisés et l’abandon d’enseignements « généralistes ».
Or les langues anciennes sont par excellence généralistes. Leurs liquidateurs, dont rien ne borne la mauvaise foi éhontée, leur reprochent leur isolement pédagogique, alors qu’ils les ont eux-mêmes marginalisées en les dissociant du reste des humanités et en éparpillant les élèves qui les étudient, alors qu’en toute connaissance de cause ils parachèvent un harcèlement à tous les niveaux de l’administration depuis plus de trente ans. Associés aux autres disciplines, notamment littéraires, et d’abord au français, avec lequel ils ne constituent qu’une seule discipline, le latin et le grec démontreraient, mieux qu’aujourd’hui encore, leur singulière fécondité – mais n’est-ce pas cela justement qu’on veut éviter ?
Insistons-y : le latin et le grec sont tout à la fois le substrat et l’emblème d’un enseignement à vocation culturelle, à l’opposé de cet « enseignement » soit utilitaire soit ludique qu’on veut imposer en France. C’est pourquoi, même si les langues anciennes n’ont jamais été et ne peuvent sans doute pas être étudiées par tous les lycéens, leur mise à l’écart entérinerait, pour tous et définitivement, le changement de nature de notre système éducatif et de l’ensemble des enseignements dits « généraux » : ceux-ci ne sauraient plus alors avoir comme objet de transmettre au plus grand nombre un patrimoine culturel, d’instituer des citoyens libres, instruits et solidaires d’une histoire. Il est temps de prendre la mesure de l’enjeu : quand l’arbitraire économique, le repli identitaire, l’abêtissement médiatique composent et ordonnent une nouvelle barbarie, combattre l’inculture, c’est encore défendre la République.
Paris, le 10 avril 2004