En guise d’éditorial

À ceux qui déplorent la pauvreté de la production littéraire actuelle, l’APL propose d’entrevoir ici les richesses de la littérature francophone d’Afrique noire — littérature qui a quelque chose à dire et que ne gêne pas l’amour des mots. Membre de la Fédération Internationale des Professeurs de Français, notre association se devait d’ailleurs d’encourager ses membres et ses lecteurs à explorer et à faire découvrir à leurs élèves des auteurs encore trop peu souvent abordés en classe et parfois occultés, sur les « descriptifs » des ÉAF successives, par des écrivains contemporains très inférieurs.

Qu’il soit tout d’abord fait fi des a priori simplistes et dangereusement essentialistes qui verraient encore dans le français une langue d’acculturation coloniale : le français est désormais « langue d’Afrique1 ». Les écrivains africains se sont approprié la langue française, l’ont façonnée au tour de leur expérience, pénétrée de leur tradition, fécondée de leur génie. Ils en ont certes gardé le meilleur : son âme même, sa vocation à l’universalité, concrétion il est vrai d’une histoire et d’une littérature singulières et édifiantes.

Le chemin n’était pas évident. Souvenons-nous de Senghor, de sa chambre « peuplée de Grecs et de Latins » mais hantée par « les mains blanches qui tirèrent les coups de fusil qui croulèrent les empires2 ». Ou de Cheikh Hamidou Kane qui, en 1961, dans L’Aventure ambiguë, retraçait cette douloureuse « errance identitaire » : « Je ne suis pas des Diallobés distinct, face à un Occident distinct… Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux. » Écartelé entre un patrimoine bafoué qu’il fallait se réapproprier et réhabiliter — ce fut l’œuvre des pionniers de la Négritude, de Senghor, de Bernard Dadié, d’Amadou Hampaté Bâ… — et cet autre qu’on admirait et dans l’humanité duquel on se reconnaissait aussi, il fallut obvier aux tentations faciles, stériles du repli ou de l’effacement, intégrer, fondre et sublimer les héritages, sollicités ou non, pour qu’au carrefour de deux traditions séculaires, la littérature africaine de langue française devienne l’incarnation d’une diversité transcendée, la parole des hommes d’Afrique à tous les hommes.

Citons à cet égard les propos de l’écrivain malgache Jacques Rabenananjara3, qui résument cette évolution : « À une époque, j’ai rejeté cette langue parce qu’elle nous avait été imposée de façon brutale, avec la volonté précise de nous séparer de notre propre culture », mais, poursuit-il, « le français m’a toujours intéressé parce qu’il véhicule des valeurs humaines qui correspondent à celles de mon pays ». Aussi convient-il également, comme nous l’a rappelé lors du Congrès de l’APLAES le Professeur Grekou Zadi, doyen honoraire de l’Université de Bouaké et pionnier d’Afro-Sophia, aussi convient-il de ne pas oublier et de partager « cette page de la sombre histoire de l’humanité » qu’est « la tragédie des Noirs », parce que « l’égale dignité des êtres humains » est le présupposé de l’humanisme.

Et précisément, l’alchimie, la transmutation humaniste implique une reconnaissance réciproque : il faut que l’autre reconnaisse la valeur de l’œuvre et accepte de se reconnaître dans le miroir qui lui est tendu. S’il arrive encore que l’usage du français soit remis en cause, alors que le portugais, l’espagnol ou l’anglais ne connaissent pas pareille contestation, c’est que le public, les médias, les distributeurs français n’accordent pas — l’école non plus, malgré l’enjeu — aux écrivains africains l’audience qu’il méritent ; ce d’ailleurs pour des raisons trop longues à discuter ici mais qui relèvent tout autant du narcissisme, du mépris, de l’ignorance que d’un certain dégoût chic et bien pensant de soi-même, condescendant à l’égard de ce qui de soi peut être, fût-ce partiellement, issu.

Et pourtant ! combien les lecteurs français, scolaires ou non, gagneraient à cette diffusion ! Loin de l’onanisme exténué qui (dé)peuple nos contrées — à tout le moins de ceux, nombreux qui ont érigé le minimalisme en art poétique —, c’est ici une écriture charnelle, lestée de réel, ivre des mots, qui abreuve et nourrit le lecteur. Toute pénétrée de la puissance du dire, animée (c’est le mot) d’un souffle mythique mais dense aussi d’un réalisme implacable (voyez l’étude de Georgette Wachtel sur Emmanuel Dongala), elle est en prise et aux prises avec le monde ; elle l’étreint et s’y affronte, refusant et toujours dénonçant l’oppression du mensonge : Ahmadou Kourouma, à qui l’APL rendit hommage en décembre dernier, est de ces belluaires, comme Henri Lopès, l’admirable et courageuse Calixthe Beyala, d’autres encore…

Ce bulletin n’a toutefois pas la prétention de rendre compte de la littérature francophone d’Afrique noire dans toute sa variété ! une bibliographie offrira au lecteur la possibilité d’aller plus loin. Nous avons choisi de nous limiter essentiellement au roman et à la nouvelle, pour ne pas nous éparpiller et pour des raisons pédagogiques, ces genres nous ayant paru permettre une approche plus adaptée à des élèves du secondaire. Les œuvres évoquées sont très récentes : elles donneront à nos lecteurs une idée des préoccupations et des intentions actuelles des écrivains africains, lesquelles transparaissent davantage dans le roman justement, et d’en mieux mesurer la singularité dans le contexte éditorial ce ces dernières années (écrire et publier aujourd’hui…). Ce parti pris nous imposait enfin de parler du cinéma africain, vecteur comme le roman des regards et des luttes : Michel Serceau s’en est chargé.

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On ne saurait finir sans qu’un mot soit dit de la question francophone. L’APL a signé l’Appel relayé par la FIPF « pour les langues de l’Europe », plus précisément pour le maintien du plurilinguisme des institutions de l’Union européenne : nous refusons en effet la fatale évidence de la langue unique. Mais il faut voir plus loin, car le français est l’une des quelques langues à vocation mondiale. Il nous semble que c’est la responsabilité de notre pays que de donner voix à ceux qui ont notre langue en partage. Il nous semble que, sauf à renier ce qu’elle est, la France doit, pour se faire entendre, donner à entendre la voix des sans grades qui ont adopté sa langue. Elle le leur doit d’ailleurs, l’histoire étant donnée. L’absence à peu près complète de volonté politique pour défendre et développer l’usage du français est un double renoncement : renoncement au rayonnement de la France, renoncement à l’alternative humaniste que ce rayonnement peut représenter, à l’idée d’un développement fondé sur la Culture. La France, nous semble-t-il — mais, professeurs de lettres, ne sommes-nous pas dépositaires d’une part non négligeable de ce qui fait son âme ? — ne saurait être la France sans sa langue ; elle ne saurait donc être la France sans regarder au-delà des mers.

Romain Vignest

Vice-président de l’APL


 

[1] « Le français, langue d’Afrique » est le titre de l’allocution de Jérémie Kouadio N’Guessan, Professeur de linguistique à l’Université de Cocody (Côte d’Ivoire), lors des Assises de l’enseignement du et en français, en 1998.

[2] « Neige sur Paris » in Chants d’ombre, 1945.

[3] Dans un entretien accordé à la revue Diagonales en avril 1990, cité par le Professeur N’Guessan. Jacques Rabenananjara a reçu en 1988 le grand prix de la Francophonie.