LÉON NADJO (1938-2005)

 

 

La mort soudaine, un jour de mai 2005, de notre collègue Léon Nadjo, naguère vice-président de l’Association des Professeurs de Lettres, nous a tous surpris et plongés dans l’affliction. Sa disparition, à un an de la retraite, alors qu’il était en pleine possession de ses forces intellectuelles, crée un vide immense pour sa famille, bien sûr, mais aussi pour tous ses amis, collègues et étudiants, ainsi que pour les membres de notre association. Nous perdons un savant et un professeur exceptionnel, un ami fidèle et chaleureux, un homme doué d’une vaste intelligence et d’une vive sensibilité.

Il était né en Afrique le 19 avril 1938 et avait accompli ses études primaires et secondaires à Porto-Novo, au Dahomey, devenu depuis le Bénin. Il s’était ensuite rendu en France pour suivre, à Paris, les cours d’hypokhâgne et de khâgne. Agrégé de grammaire en 1965, il accéda très vite à l’enseignement supérieur. Il choisit de se spécialiser en latin et fit toute sa carrière à l’Université de Tours, où il occupa successivement les postes d’assistant (1967), de maître assistant (1971), de maître de conférences (1984), enfin de professeur titulaire (de 1985 jusqu’à sa mort). Dès 1984, il y dirigea l’Institut d’Etudes Latines, où l’on a toujours apprécié sa compétence, son ardeur au travail, son sens des responsabilités, sa disponibilité et ses qualités humaines : il savait aplanir les difficultés, redonner courage et entrain lorsqu’il le fallait, respecter la personnalité de chacun de ses collègues.

Léon Nadjo aimait son métier de professeur. Il était très proche de ses étudiants auxquels il dispensait un enseignement de haute qualité, à la fois précis et simple, rigoureux et clair, tout en leur donnant des conseils efficaces. L’émotion que ses élèves ont ressentie à l’annonce de sa mort et la sympathie qu’ils ont manifestée en sont la preuve. Il a assuré des années durant des cours à tous les niveaux, y compris pour l’agrégation, ce qui exige, on le sait, un travail considérable. Il montrait beaucoup de sollicitude et d’attention à tous ceux qui préparaient des thèses sous sa direction. Il a mis en chantier de très beaux sujets de recherche, que d’éminents disciples ont menés à bien sous l’œil vigilant et bienveillant d’un maître modeste et accessible, à l’autorité morale et scientifique incontestée.

Sa réputation de savant dépassait largement les murs de son université : il était souvent invité dans d’autres universités, françaises ou étrangères, pour participer à des colloques, où l’on écoutait toujours avec plaisir ses interventions. La compétence de ce latiniste de renommée internationale s’étendait à toutes sortes de domaines : d’abord linguiste, il ne négligeait pas la littérature et s’intéressait à la comédie latine, aux rapports du théâtre et du roman, à Horace, à Varron, à Cicéron, voire à Mathurin Régnier ou à des écrivains francophones d’Afrique. Bref, ce grammairien faisait preuve d’une curiosité universelle, soutenue par une vaste culture, qui s’étendait bien au-delà du latin : sa profonde connaissance du grec et du français faisait de lui un humaniste dans le sens plein du terme, et il défendait et illustrait les études classiques partout où il le pouvait. Aussi avait-il accepté de me succéder au bureau de l’Association des Professeurs de Lettres en 1993 pour y représenter l’Université.

Il laisse une œuvre considérable. Sans compter ses innombrables articles et communications, les recueils d’articles, publiés sous sa direction, consacrés au genre épistolaire, sa refonte du Que sais-je ? de Jean Collart, Grammaire du latin, il faut signaler sa remarquable thèse de doctorat d’Etat, soutenue le 17 décembre 1980, L’argent chez Plaute. Etude d’un vocabulaire technique et de son utilisation chez les Comiques et les Satiriques latins de l’époque républicaine, publiée en 1989 sous le titre : L’argent et les affaires à Rome, des origines au II° siècle avant J.-C. Etude d’un vocabulaire technique (Louvain-Paris, S.I.G.-Peeters). Ce travail révèle l’étendue du savoir et des investigations de Léon Nadjo : portant sur le double aspect lexico-sémantique et littéraire, ce sujet supposait aussi des ouvertures sur la numismatique, l’histoire, le droit ou la sociologie ; la question de la création lexicale y occupe une place privilégiée. Ainsi s’explique l’intérêt que l’auteur a porté tout au long de sa carrière aux problèmes de la formation des mots en latin, et tout particulièrement à ceux de la composition nominale.

Travailleur infatigable, il menait de front de multiples activités : il participait aux commissions de spécialistes ; il fut, de 1991 à 1998, membre du jury de l’agrégation de grammaire, dont il assura la vice-présidence en 1993 et 1994, puis la présidence de 1995 à 1998 ; il fut aussi expert auprès du Ministère de L’Education Nationale ; il était membre du Conseil d’Administration de l’Association Guillaume Budé, du Conseil de l’U.F.R. de Lettres de son université, vice-président du Conseil International de la Langue Française. Ses qualités avaient été officiellement reconnues et récompensées par plusieurs décorations, puisqu’il était chevalier dans l’Ordre National du Dahomey et dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, et officier dans l’Ordre des Palmes Académiques.

Léon était un homme gai, joyeux, plein d’humour. Il aimait à dire qu’il était « un spécialiste de l’argent sans le sou ». Il plaisantait volontiers, réconfortait ses amis dans les moments difficiles, détestait les conflits. Il était généreux, affable, doux, modeste, homme de paix et d’amitié. Il était à l’écoute de tous, savait dire à chacun quelque mot personnel, loin du langage convenu ou froidement mondain. Il aurait pu reprendre à son compte le beau vers de Térence : Homo sum : humani nil a me alienum puto.

Il est encore un aspect moins connu de sa personnalité, et sur lequel il restait discret, surtout dans l’exercice de sa profession, où il respectait scrupuleusement l’esprit de laïcité : c’était un chrétien convaincu et pratiquant. Ses funérailles, célébrées à Massy, en l’église Sainte-Marie-Madeleine, le 19 mai, furent d’une émouvante simplicité. Un Sanctus et un Agnus Dei y furent chantés dans la langue qu’il avait tant aimée et pratiquée. Après la cérémonie, nous avons rencontré sa famille, très éprouvée et cependant digne et courageuse, qui nous a gentiment reçus dans la crypte de l’église. Nous avons évoqué Léon, sans parvenir encore à croire à sa disparition : il nous semblait qu’il allait soudain entrer dans la salle et venir se réjouir avec nous, comme à son habitude, tant il était présent dans notre pensée.

Léon nous manquera à jamais. Mais nous garderons fidèlement son souvenir. Sa belle vie restera un modèle pour beaucoup. Notre association présente à ses proches, dont nous partageons la peine, toutes nos sincères condoléances.

 

                                                                                                              Jean-Dominique Beaudin

Président d'honneur de l'APL

 

 

À lire sur notre site :

Le dialogue des langues au service de la littérature francophone et de son enseignement, par Léon Nadjo