« Comment enseigner le français ? », n°135 de la revue Le Débat (mai-août 2005)

 

 

L’Association des Professeurs de Lettres se devait de saluer la parution du numéro spécial de la revue le Débat consacré exclusivement à l’enseignement du français : le numéro 135 de mai-août 2005, intitulé : Comment enseigner le français ?

 

Ce numéro qui s'ouvre sur un étonnant credo humaniste et amnésique du Pr Viala, donne ensuite la parole à des plumes prestigieuses et à des praticiens, les praticiens étant chargés d’examiner les nouveaux programmes du collège et du lycée, les « plumes » de commenter les nouveaux manuels de seconde et de première. Michel Leroux et votre servante, tout droit venus du terrain, ouvrent le feu avec les programmes du collège, puis c'est à Henri Mitterand qu'il revient de faire « la radiographie » des programmes du lycée dont Tzvetan Todorov demande, à sa suite, la refonte complète, parce qu’« il n’y a aucune raison de maintenir un programme constitué de notions abstraites : il faut lui substituer une liste de grandes œuvres, tirées de différentes périodes et traditions ». Agnès Joste, professeur de Lettres, présente ensuite une bibliographie relative aux instructions de 1996-2001, tandis que Denis Roger-Vasselin, professeur de Lettres classiques Chargé de mission Livre et nouvelles technologies à la Direction de l’enseignement scolaire, se réfère à Sainte-Beuve dont la situation dans notre enseignement littéraire lui « paraît symptomatique d’une époque qui, en réalité, vouée au seul culte de la communication, n’aime guère la littérature ».

Les célébrités du verbe s'étaient, elles, vu remettre des manuels de la réforme avec la mission de jouer les candides : « Par rapport à ceux que vous avez connus, les Lagarde et Michard et autres, comment jugez-vous la nouvelle génération ? Vous paraît-elle propre à stimuler l’appétit de la littérature ? Ou bien vous semble-t-elle, au contraire, encore plus faite pour décourager les vocations que les présentations scolaires d’autrefois ? »

On sait qu’il est de bon ton, même quand on leur doit l'essentiel, de mépriser André Lagarde et Laurent Michard, auteurs d'une anthologie à laquelle on attribue volontiers, et non sans suffisance, le sobriquet de « Lagmich ». L'avis de Jean d’Ormesson est plus nuancé : « Pour ce qui est d’instruire, j’ai pratiqué comme tout le monde le Lagarde et Michard qui ne m’a pas toujours enchanté, mais qui m’apprenait des choses. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? » Ce ne l'est plus, hélas, selon l'académicien, parce que la « conscience de la continuité historique a complètement disparu de ces nouveaux manuels » Pire, la « passion intellectuelle » dont l’enseignement de la littérature a besoin a, elle aussi, disparu. Et notre écrivain de conclure en ces termes : « Je trouve véritablement qu’il faudrait à nos jeunes élèves un cœur bien accroché pour s’intéresser à la littérature dans les manuels qu’on leur propose. »

Régis Debray n’est guère plus tendre : « Le Lagarde et Michard, sans nous combler, nous divertissait assez. On y trouvait des blocs de vie, de grosses îles où se promener sans se perdre, Montaigne, Musset ou Racine, dans un archipel où le cabotage faisait à peu près une route. L’émiettement, le saut de puce, le zapping correspondent sans doute mieux à l’actuel besoin de s’éclater. »

Philippe Sollers, après s’en être pris au populisme qui règne dans les nouveaux manuels, s'irrite de la promotion de faux auteurs au statut de « valeurs », et du rôle néfaste de l’iconographie : « L’outil le plus efficace de l’évacuation de l’histoire, dans ces manuels, est l’iconographie. Elle met sur le même plan des peintures, dans un choix parfois atterrant, et des photographies de théâtre et de cinéma qui, elles, vieillissent à vue d’œil. Rien ne fait plus tocard et dépassé qu’une mise en scène d’il y a quarante ou cinquante ans. […] Là, je crois que se montre la vraie portée d’une confusion mentale méticuleuse. […] Nous sommes indubitablement en présence d’un travail de décérébration, de décervelage, pour parler comme le Père Ubu, dont je n’ai pas besoin de dire qu’il n’apparaît jamais, un décervelage sous alibi, habillé, perruqué comme il faut. » Conclusion : « Ce refoulement de l’histoire pourrait bien être la triste vérité du socialisme décomposé qui semble ici tenir lieu de pensée. »

 

Sont aussi convoqués Marc Fumaroli, Mona Ozouf, Bernard Pivot à peine moins cinglants envers la « matérialisation » des nouveaux programmes des lycées, car, ne l’oublions pas, les manuels sont l’instrument qui doit « faire passer la pilule ».

 

La partie suivante, consacrée à l’enseignement, donne la parole à des professeurs, dont Antoine Compagnon, mais aussi à des écrivains comme François Taillandier, Pierre Bergounioux ou Dominique Noguez lequel, dans un bel élan d’ironie, préconise purement et simplement de ne « surtout plus enseigner la littérature » : « Les études littéraires correspondent, par la force des choses, à une phase archaïque et dépassée du savoir et des comportements. […] Quel sens peut avoir La Princesse de Clèves pour une jeunesse confrontée aux tournantes ? »

Quant à l’enseignement de l’orthographe et du vocabulaire « il faut être de son temps » c’est-à-dire à l’ère des logiciels de correction orthographique : « Et quand bien même la façon d’écrire changerait un peu d’un individu à l’autre ? Du moment qu’on se comprend à peu près. Soyons tolérants : sachons respecter les différences » conclut  Dominique Noguez, avant de donner  fort prudemment, vu la dureté des temps, la clé de ses antiphrases au lecteur.

 

Le numéro s'achève sur des considérations de spécialistes sur la lecture. In extrema fine, le témoignage sévère d'un parent d'élèves, M. Olivier Simon.

 

Bonne lecture à tous,

                                                                                                                      Mireille Grange.