Anatole FRANCE, Les dieux ont soif (1912), 

 par Michel Leroux

 

Le lecteur n'aime pas à être surpris. Il ne cherche jamais dans l'histoire que  les sottises qu'il sait déjà.  Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier  et le fâcher. Ne tentez pas l'éclairer, il criera que vous insultez à ses croyances (... )Un historien original est l'objet de la défiance, du  mépris et du dégoût universel.

Anatole France

 

 Il y a deux grandes façons d'écrire l'Histoire, une façon froide et impavide, une façon chaude et prospective : l'une s'attache aux faits et y discerne les marques invétérées de la nature humaine, l'autre relève de la croyance et lit dans l'événement  les prémisses espérées d'un futur idyllique.

Pour avoir été le compagnon de lutte de Jean Jaurès, fervent dreyfusard et porte-parole de la Gauche jusque dans ses passions anticléricales, Anatole France n'en est pas moins resté, en matière d'histoire comme ailleurs, un sceptique résolu. En témoigne cette remarque qu'il glissa dans sa préface à L'Ile des Pingouins : « Les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou frivole. »

Ce scepticisme éclate encore dans le huitième livre du même ouvrage,  sous-titré « L'histoire sans fin ». Anatole France y  présage en effet  une sempiternelle alternance de croissances industrielles et de troubles violents ramenant l'humanité au point zéro. C'est dire les doutes qui devaient l'assaillir devant la perspective socialiste de lendemains enchantés, et la préférence qu'il accordait à un examen lucide des facteurs propres à faire déchanter les hymnes à  l'Avenir  rayonnant.  

Tout bien considéré, il y a sans doute plus d'avenir dans cette façon de voir, que dans celle des enthousiastes. Le regretté Pr Laborit l'avait bien vu, pour qui les hommes  n'ont pu voler qu'à partir du moment où ils avaient compris, au terme d'observations et de calculs rigoureux, pourquoi cela leur était totalement impossible.

On en déduira sans trembler que lorsqu'il s'agit de faire advenir nos sociétés à de plus hautes perfections,  la foi est moins bonne conseillère que l'ingrate recension des obstacles inhérents à la nature des hommes.

Gardons-nous donc de voir dans Les dieux ont soif, dont la parution en 1912 doucha les lecteurs de gauche en satisfaisant du même coup la droite prompte à en saluer l'exactitude documentaire, une vaine dépréciation de la politique menée d'avril  1793 à Juillet 94 par les grands ténors du Comité de salut public appuyés sur les Sections et la Commune insurrectionnelle.

Saluons-y au contraire, outre une véritable « leçon de choses » sur la pesanteur de la foi politique prodigue, à l'instar de sa soeur en religion, en comportements fanatiques, l'expression d'un scepticisme radical servi par une  ironie souvent délectable.  

Critique de la foi  politique

Il n'est pas indifférent, sur cette matière, de rappeler qu'Anatole France, s'apprêtant à écrire Les dieux ont soif, avait d'abord songé à croquer un inquisiteur médiéval  et qu'il s'attacha, pour finir, à la période qui vit la mise en place de la Terreur.

Ce passage d'un propos à l'autre est parfaitement légitimé dès le début du livre qui s'ouvre sur la visite d'un couvent de Barnabites occupé par une Section. La nouvelle religion de l'Humanité incarnée par les prophètes montagnards y a en effet déployé ses emblèmes et ses symboles, au prix d'une simple reconversion du matériel liturgique : les niches des saints sont occupées par les martyrs de la Révolution, et la Déclaration des Droits de l'Homme, nouvelle Table de la Loi, y trône désormais sur l'autel. Quant au passage conduisant au cloître, il est fléché, de façon délicieusement pré-orwellienne, par le moyen d'une main noire accompagnée de ces inscriptions révélatrices : « Comité de surveillance, Comité de bienfaisance. »

La religion de l'Homme Nouveau, assise sur la Terreur, suscite sans surprise son lot de passions ordinaires au nombre desquelles on reconnaîtra toutes les variantes de l'illumination, du ressentiment, de l'ambition, du dévouement imbécile, du mouchardage et du règlement de comptes, « car il y a dans les hommes des caractères que les révolutions ne changent point. » Elles peuvent même les aggraver, comme le laisse amplement entendre  Anatole France qui écrivit en 1894, dans Le  Jardin  d'Epicure cette remarque dont Les dieux ont soif  constituent à leur façon le commentaire : « Loin de me réjouir quand je vois s'en aller quelque vieille erreur, je songe à l'erreur nouvelle qui viendra la remplacer et je me demande avec inquiétude si elle ne sera pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. »

Si en effet le « certificat de civisme » s'est substitué en 1793 au certificat de baptême, ce n'est pas toujours du goût de Parisiens fatigués par cinq années de rhétorique révolutionnaire prodigue en symboles et en  langue de bronze,  qui leur font trouver les temps nouveaux quelque peu « rasoirs », et les dérangent  dans leur  légitime aspiration à la  sécurité et à la futilité.

Sur le thème de l'ennui, justement, la nouvelle religion, aussi pudibonde et prescriptrice que l'ancienne, accouche d'une littérature pieuse assez assommante pour rebuter des chalands plus émoustillés par La religieuse en chemise  que par Les chaînes de l'esclavage, Les crimes des reines ou autres Essais sur le despotisme qui encombrent les éventaires de libraires désabusés.

Mais l'ennui des catéchismes civiques, assortis de chapeaux et de cocardes obligatoires, serait encore tolérable si la foi nouvelle ne s'en prenait aux programmes des théâtres. Les néo-croyants s'empressent en effet de relayer un catholicisme fatigué, pour suspecter à leur tour les divertissements. C'est ainsi que la Commune, au grand dam des spectateurs, suspend des représentations pour « propos antirévolutionnaires » au point que les acteurs terrorisés supplient leur public de ne pas les contraindre à jouer.

On imagine aisément que l'art subit, lui aussi, la tyrannie de l'alignement idéologique, et que les délicats Fragonard et Boucher se trouvent frappés de suspicion au nom de la nouvelle esthétique qu'incarnent les pesantes et hagiographiques  antiquités de  David.

Il est à cet égard extrêmement significatif qu'Anatole France, soucieux d'écrire l'Histoire par le biais de la fiction, ait relégué au dernier plan les grandes figures de Robespierre, Marat, Saint-Just et Couthon, pour nous faire vivre la période par l'entremise d'un rapin de troisième rang, Evariste Gamelin, médiocre émule de Louis David. Pratiquant ainsi le « mentir-vrai » cher à Aragon, il nous livre  une vision  des temps de la Terreur qui n'est pas affectée par la gloire aveuglante des monstres sacrés, toujours susceptibles, du fait de la charge émotive et symbolique qui les emprisonne de sa gangue, de fausser les perspectives.

Ce Gamelin, de peintre besogneux qu'il était, se transforme peu à peu, alors qu'il a été promu au rang de juré du Tribunal révolutionnaire par une intrigante assez naïve pour avoir cru possible de le manipuler, en dévot de  « Sainte Guillotine ». Arraché à son déisme tolérant par l'influence de Robespierre, il découvre en effet que la doctrine de l'athéisme «formée dans les salons et les boudoirs de l'aristocratie, était la  plus perfide invention que les ennemis du peuple eussent imaginée pour le démoraliser et l'asservir et que l'épicurisme conduisait à l'immoralité, à la cruauté, à tous les crimes. » De là l'émotion du peintre raté devant la fête de l'Etre Suprême où l'on vit, armé d'un flambeau, l'« idyllique et cruel » Robespierre enflammer les monstres de paille de l'Egoïsme, de l'Athéisme et du Néant, pour que se découvre, au terme d'une cérémonie ordonnée par l'inévitable David,  notablement noircie par la combustion, la statue de la Sagesse.

 Or la métaphysique robespierriste a ceci de commun avec les constructions  ordinaires de « l'ingénierie sociale » prompte  à conférer à ses rêveries  la consistance d'un dogme à l'usage des masses : elle fait couler le sang et traque les infidèles rebaptisés « suspects ». Pas seulement eux d'ailleurs, car « il est, au sein du Tribunal révolutionnaire, des services qu'on ne peut se refuser entre collègues », opportunité dont le sinistre Gamelin sait faire, à l'occasion, son petit profit.  

 Il ne fait pas bon non plus y comparaître lorsqu'on est une jolie femme, comme l'atteste cette terrible note d'Anatole France  : « Que dans le secret de ses sens dépravés, un de ces magistrats ait scruté les secrets les plus intimes d'une créature qu'il se représentait à la fois vivante et morte, et que, en remuant des images voluptueuses et sanglantes, il se soit donné le plaisir atroce de livrer au bourreau ce corps désiré, c'est ce que, peut-être, on doit taire, mais qu'on ne peut nier, si l'on connaît les hommes.»

Les dieux, en 1793-1794, ont  donc terriblement soif, ce qui est après tout bien humain, et cette formule empruntée à  Camille Desmoulins qui l'écrivit à la veille de sa propre décapitation, excelle à montrer le caractère éthylique des doctrines qui, ayant une fois goûté du sang humain, ne tardent guère à sombrer dans la dépendance.

On s'est parfois étonné que des religions d'Amour aient pu asseoir leur autorité sur des supplices et des exécutions ; c'est oublier que la chaleur de la tête entraîne la froideur du coeur, et méconnaître la fonction déshumanisante des Majuscules. A cet égard, notre auteur ne se prive pas de souligner combien le culte de l'Humanité incita à se montrer  inhumains, des bourreaux au demeurant fils, pères et époux irréprochables, quand ils n'étaient pas, comme Robespierre et son séide Gamelin, des ennemis résolus de la peine capitale.

Ce paradoxe renversant nous conduit tout droit au chapitre de l'ironie dont la présence confère aux Dieux ont soif, un climat autrement respirable.

Une délectable ironie

L'oxygène est en effet diffusé, au fil du livre, par la présence d'un second personnage fictif, M. Brotteaux, ci-devant marquis des Ilettes et fermier général. Il est le pendant, dans le registre de la souriante lucidité, du triste Gamelin.

Ce n'est pas un hasard si cet étonnant personnage ne se déplace jamais sans son Lucrèce qui l'accompagne d'ailleurs jusqu'à la guillotine. En tous points opposé aux victimes consentantes de l'hallucination collective, Brotteaux garde jusqu'au bout la tête froide et le coeur chaud. C'est que, pour être dépourvu d'illusions sur l'avènement de l'Homme Nouveau, il n'en prend pas pour autant son parti des atrocités qu'il voit commettre au nom de la Vertu. Ce n'est pas sans émotion en effet qu'on le voit se détourner du troupeau de chiens qui lèche, le soir venu,  le sang répandu autour de la guillotine.

Reconverti dans la fabrication de pantins au fond d'un misérable galetas où il ne peut se tenir debout, Brotteaux garde la tête assez haute pour s'accommoder de ses repas de châtaignes sans renoncer à l'exercice de l'esprit critique qui le perdra. Ainsi , apprenant la nomination du jeune Gamelin au Tribunal révolutionnaire, exprime-t-il cette prophétie : « Il est vertueux, il sera terrible. » Ainsi conseille-t-il à l'impétrant  désormais occupé de « basse justice et de plate égalité » de s'en remettre plutôt au hasard des dés pour établir ses verdicts.  Mais il va plus loin en prodiguant au terrible barbouilleur  le judicieux conseil de préserver la marche de la Révolution en se montrant clément. « L'inconvénient » de votre tribunal, lui glisse-t-il, «est de réconcilier tous ceux qu'il effraie et de faire ainsi d'une cohue d'intérêts et de passions contraires, un grand parti  capable d'une action commune et puissante. Vous semez la peur : c'est la peur plus que le courage qui enfante les héros ; puissiez-vous, citoyen Gamelin, ne pas voir un jour éclater contre vous des prodiges de peur ! » Juste prévision, mais réalisée un peu trop tard pour sauver Brotteaux.

Cet athée résolu voyait donc bien juste en ricanant  sur la prétendue Vertu dont l'Etre suprême aurait, selon l'Evangile de Jean-Jacques, déposé les semences en chacune de nos âmes, tandis  qu'en réalité, ce sont bien nos pères et mères qui nous ont fait, à coups de fessées, « entrer les vertus par le cul ».

On aimera aussi sans doute les sages considérations du ci-devant marquis sur le chapitre des religions, car il y a ses préférences : « Il avait remarqué  que c'est dans la vigueur de leur jeune âge que les religions sont le plus furieuses et le plus cruelles, et qu'elles s'apaisent en vieillissant. Aussi souhaitait-il qu'on gardât le catholicisme qui avait dévoré beaucoup de victimes au temps de sa vigueur et qui maintenant, appesanti sous le poids des ans, d'appétit médiocre, se contentait de quatre ou cinq rôtis d'hérétiques en cent ans.»

Mais Brotteaux n'est pas seulement un raisonneur, il est aussi un homme, avec tout ce que la minuscule promet de tendresse et d'ouverture aux êtres. En sexagénaire raffiné, il aime les femmes, la table, les tableaux de Watteau et les sorties à la campagne.  Pour rien au monde, surtout,  il ne pactiserait avec le malheur. Son galetas est ouvert à toutes les détresses, et ses protégés, fussent-ils un Barnabite obtus ou une prostituée pourchassée par les nouveaux pères-la-vertu, y trouvent table et bourse ouverte. Ainsi constitue-t-il dans son bouge un trio saugrenu où s'exprime, à défaut du culte de la Fraternité, une solidarité concrète et gaie, dans le partage d'une touchante misère .

S'il est enfin une scène émouvante dans la prison où il attend qu'on le décapite pour avoir parlé avec liberté, c'est bien celle où, à travers les grilles qui séparent  le quartier des femmes de celui des hommes, il échange un baiser avec une femme longtemps désirée et à jamais perdue.

A ce personnage dont la fonction première est de rappeler les vertus du doute et de l'ouverture, du scepticisme en somme, il faut ajouter certains figurants qui, vu l'atmosphère empestée par la tyrannie de la certitude doctrinale, malgré leur évident sens de l'affairisme, sont bien près de nous attendrir. Ainsi en est-il notamment de la citoyenne Rochemaure qui intrigue pour approcher Marat et « mettre ce législateur en rapport avec des hommes bien intentionnés, des philanthropes favorisés par la fortune et capables de lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de l'humanité » Il s'agit bien entendu de corrompre" l'Ami du Peuple", en l'associant à une spéculation juteuse sur la Compagnie des Indes.  Le rire monte aux joues du fait de l'incongruité du projet sans doute, mais aussi parce qu'on flaire jusque dans la bonne santé des corrupteurs, le parfum  tonifiant de la liberté.

Un livre prémonitoire

On ne peut s'empêcher, en refermant Les dieux ont soif , d'imaginer le profit qu'aurait pu  tirer l'humanité, en termes d'« économies d'horreurs », d'une lecture méditée du livre d'Anatole France. Que de ravages idéologiques on aurait  ainsi évités ! Mais rien n'y fait. Les dieux, au fil de la marche imperturbable de l'Histoire, sont toujours altérés, et leur soif est apparemment inextinguible. Elle se nourrit parfois, comble de misère, du consentement des victimes et du dévouement de leurs bourreaux, tant il est vrai qu'un délire de justice peut  conduire ces derniers « à se faire du châtiment une idée religieuse et mystique, »  et à penser « qu'on doit la peine aux criminels et que c'est leur faire tort que de les en frustrer. »

Il faut croire que la lecture de Lucrèce, de Rabelais,  Swift, Voltaire ou Anatole France constitue aux yeux de beaucoup, fussent-ils des Importants, un pensum  plus pénible encore que l'organisation d'un camp de concentration ou la mise en œuvre d'exécutions collectives.

Mais il ne faut pas désespérer : peut-être la littérature n'a-t-elle pas dit son dernier mot. Il est vrai qu'elle n'a pas aujourd'hui la part belle, bâillonnée qu'elle est par la culture de masse et l'appareil des lectures pseudo-savantes.

Il est vrai aussi qu'une nouvelle tyrannie, douce cette fois, s'avance aujourd'hui sous les traits de la Gentillesse et de la Convivialité, ces  nouveaux avatars de la Vertu civique.  Sous les auspices consensuels du Respect généralisé, ces versions inédites de la bondieuserie sempiternelle risquent fort de précipiter le recul, déjà avancé, de l'indispensable esprit critique et de l'humour véritable.