Les manuels de lycée général et technologique, 

par Bernard Turpin

 

Les manuels de textes en seconde

 

C’est devenu un rituel : tous les quatre ans, le juteux commerce de l’édition scolaire nous accable de ses spécimens. Vingt kilos de livres envahissent nos casiers. Nous allons peser, modestement, sur le marché du livre en choisissant le manuel en usage dans notre lycée.

On se rappelle la stupeur qui a saisi, en 2000, les amoureux de la littérature découvrant la première fournée de manuels moulés sur les nouveaux programmes. L’édifice des siècles n’était plus qu’un champ de ruines. Brisée, la chronologie ; éparpillés, les auteurs, les morceaux même de l’œuvre. La pratique allait-elle faire revenir les éditeurs à plus de bon sens ? Hélas, non. Pour ne pas alourdir cette étude, nous laisserons de côté les manuels de méthode pour nous en tenir aux recueils de textes qui nous sont proposés par Bordas, Bréal, Delagrave, Hachette, Hatier, Magnard, Nathan. Ce dernier éditeur concourt deux fois. En 2003, nous était parvenu un manuel couvrant les deux années de seconde et de première. Nous les appellerons Nathan 2003 et Nathan 2004.

Ce sont des volumes généreux, de cinq cents pages en moyenne, pour des poids allant de 1 à 1,25 kg : de quoi mettre en danger les jeunes échines quand ils s’ajouteront dans le cartable à tous les autres manuels. Sauf chez Hachette qui a choisi pour fond un tableau de Bonnard, les couvertures sont peu attrayantes et nous rappellent qu’on ne va pas au lycée pour s’amuser. Le plus ridicule est sans doute, chez Bréal, le Chateaubriand inspiré du tableau de Girodet et transformé en vignette de bande dessinée. On s’interroge sur la feuille de bananier déchirée qui occupe toute la couverture de Hatier. Les lambeaux suggèrent-ils les feuilles d’un livre ? Une chevelure sur un crâne vert ? Clin d’œil à la littérature africaine ? Prétexte à écriture d’invention ? En tout cas, voilà qui fait parler pour ne rien dire.

Les titres ne sont pas significatifs du contenu, mais ils illustrent parfaitement l’état d’une discipline qui ne sait plus guère ce qu’elle est ni ce qu’elle enseigne. Trois s’intitulent Littérature, trois Français Littérature (ce dernier mot en plus petit chez Magnard), deux s’appellent Français. Des sous-titres, « des textes aux séquences », chez Hatier ou « Textes et séquences » suggèrent une orientation plus nettement didactique.

Dans l’ensemble la mise en page, la typographie, les illustrations sont agréables et il n’y a pas de quoi nous faire regretter les manuels d’autrefois. On voudrait que l’enseignement ait fait autant de progès que l’imprimerie.

Mais l’essentiel n’est pas là et la véritable entrée dans le manuel apparaît avec le sommaire.

La plupart se présentent en termes de parfaite orthodoxie avec les programmes : textes classés par objets d’étude (Delagrave préfère le terme dossiers), séquences, problématiques directement utilisables pour les collègues inexpérimentés ou paresseux.

Hachette se démarque en proposant une première partie de 88 pages : « lire le récit, le théâtre, la poésie », puis une deuxième partie par siècles qui offre un panorama assez complet des écoles littéraires à partir du XIXe. Mais, à l’intérieur, le classement devient thématique. Chateaubriand se retrouve dans les prolongements du chapitre Romantisme. Nathan 2003 est le seul à proposer un double sommaire : rigoureusement chronologique d’abord, et qui commande la pagination. Par objets d’étude ensuite. Les chapitres fonctionnent par demi-siècle, ils sont précédés d’introductions brèves mais claires et attrayantes.

Se pose le problème des mouvements littéraires à partir du XIXe siècle. Le pro­gramme prévoit l’étude d’un seul mouvement. Il conviendrait qu’on nous donne le choix de ce mouvement. Impossible chez Magnard qui ne nous propose que le réalisme. Bréal présente le romantisme et le surréalisme. Hatier en donne quatre (dont la Résistance !). Nous apprenons, grâce à Nathan 2004, que Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé constituent le mouvement symboliste.

Mais que font là ces poètes, alors que le programme ne prévoit pas l’étude de la poésie en seconde ? Ils se cachent sous un masque, comme chez Hachette la poésie de la Renaissance se dissimule sous le titre : « L’éloge et le blâme au XVIe siècle » ou, chez Magnard, sous « Écrire, publier, lire ».

Une étude un peu plus approfondie montre qu’on n’est pas au bout des surprises. Hatier, très orthodoxe, fait l’impasse sur les poètes. Rien sur Baudelaire ! Absents Verlaine, Rimbaud, Ronsard, du Bellay ! Chez Nathan 2004, Pérec (5 extraits) apparaît comme un plus grand écrivain que Balzac (4), rejoint par Nothomb (4). La dame aux chapeaux s’assoit sur Flaubert (2 extraits). Chez Delagrave et Hachette, le grand homme est Zola (11 extraits). Il n’en a plus que deux chez Magnard. Bordas oublie Rabelais et du Bellay pour mieux laisser la place aux auteurs du XXe siècle, qui occupent la moitié du manuel.

Bien entendu, les extraits d’un même auteur ne sont qu’exceptionnellement rassemblés sous son nom. Ils sont éparpillés sous des titres artificiels, qui contiennent tout et n’importe quoi, par exemple : « En lisant, en écrivant » chez Bordas, ou « Écrire, publier, lire », chez Magnard.

Du questionnement, on dira ce qu’on a toujours dit : il ne nous paraît pas satisfaisant. Nathan abuse de questions sur la situation d’énonciation (qui parle ? à qui ?), le système pronominal, les registres. Hatier donne à chercher l’histoire littéraire que le manuel devrait fournir. À quelle source ? une encyclopédie informatique qui débite des feuilles tout imprimées que l’élève apporte en classe, parfois sans les lire ? Dans le Lagmiche conservé par les parents ? Les mêmes auteurs proposent des travaux irréalisables par des élèves de seconde : « Cherchez des œuvres littéraires, du Moyen Âge à nos jours, dans lesquelles un ou des jardins jouent un rôle important » (page 184). Et partout, on demande de prendre la plume de Zola, de Rabelais, de Racine, de Voltaire, pour écrire à leur place ! Non pas que l’élève doive s’interdire d’écrire, voire de s’essayer à la littérature s’il en a le goût. Mais ces tentatives qu’on portait autrefois discrètement au professeur à la fin de l’heure, doivent-elles être imposées à des classes dont la plus grande partie ne maîtrise ni orthographe ni syntaxe, et devenir sujets d’évaluation ?

Nous venons de poser le problème de l’histoire littéraire. C’est un débat de fond. Face à une pédagogie qui commence, comme cela a semblé assez logique jusque là; par présenter l’époque, le mouvement des idées, l’auteur, l’œuvre, l’extrait, qui va du général au particulier, il est né une nouvelle école, d’inspiration structuraliste, prônant une littérature qu’on étudierait « sans que le nom d’un écrivain y fût prononcé », formule de Valéry citée et reprise à son compte par Genette dans Figures I. L’histoire d’un art ne serait que l’histoire de ses formes. Balayés la biographie de l’auteur, son milieu, son époque, sa sensibilité, ses facultés intellectuelles, son expérience, ses amours, ses maladies, ses succès ou ses échecs, comme autant de données extérieures, anecdotiques. Qui est Victor Hugo ? se demande l’élève curieux. Quelle est la part des souvenirs personnels dans telle ou telle œuvre ? On ne le lui dira pas, de crainte de le détourner de l’étude des formes, des genres et des registres. Les manuels les plus généreux accordent quatre pages à chaque siècle, en annexe à la fin du livre, là où on n’ira pas les chercher. Certains se contentent d’un tableau chronologique. Bréal livre quelques pages sur les deux mouvements littéraires retenus et propose une histoire du roman, une histoire du théâtre. Les notices biographiques sont de dix lignes environ chez Hatier qui, rappelons-le, fait l’impasse sur les poètes, et même sur Rabelais, mais n’oublie pas Meirieu (8 lignes) ! Hachette, Bréal, Magnard proposent des notices biographiques d’une centaine de mots. Delagrave n’en accorde que 63 à Rabelais, 59 à Hugo, en comptant comme un mot leurs noms, prénoms et dates. C’est encore trop pour Bordas qui ne propose aucune notice biographique, les noms d’auteurs n’apparaissant que pour désigner le texte. Encore un effort et on arrive au rêve de Valéry : le manuel de littérature sans un seul nom d’auteur. Seul Nathan 2003 consacre des notices sérieuses, sinon substantielles (mais toute la littératuere défile en un seul volume, sans aucun oubli scandaleux) : une page entière pour Stendhal, Balzac, Baudelaire, deux pour Rabelais et jusqu’à quatre pour Hugo et la bataille d’Hernani. On peut continuer à penser, malgré Genette, que la vie d’un homme est la première de ses œuvres.

Si l’on se penche sur l’index des notions, on voit apparaître bien du jargon : actant, allocutaire, déictiques, énonciataires, progression thématique, structuralisme chez Delagrave. Et chez Bréal : diégèse, horizon d’attente, lignes de fuite, etc. Ce qui est bien plus attrayant que la liaison de Musset et George Sand.

Car le plus élémentaire bon sens nous dit qu’on n’intéresse pas des élèves avec des formes, des moules et des registres. La littérature, comme toute création humaine, n’échappe pas aux formes. Mais pour le lecteur elle est un déchiffrement du monde, une manière de mieux le comprendre, de se retrouver dans des créatures mieux dessinées, de s’y reconnaître, de confronter ses expériences. Proust présente les écrivains comme ceux qui proposent une paire de lunettes, que l’on essaye tour à tour en espérant y voir plus clair. On voudrait aller vers des hommes, et la grande majorité des manuels nous mène vers des objets d’étude. Les œuvres, ou leurs exraits, n’apparaissent plus que comme des échantillons de matières qu’on aligne par familles, pour les comparer et analyser leurs propriétés. Littérature morte que ces textes déracinés, réduits à un système de composantes, perçus dans une vision transversale, qui n’a de sens que quand on a lu l’essentiel, c’est-à-dire pas avant l’université. L’élève n’en est pas encore là. Toute une presse adolescente exploite l’intérêt parfois fanatique pour les idoles de la chanson. Le goût pour l’œuvre s’accompagne de la curiosité pour le créateur (c’est ici l’interprète qui assume ce rôle). Pourquoi en irait-il autrement pour la littérature ? Dans Les 400 coups le jeune Antoine Doinel manque de mettre le feu à l’appartement : dans une niche, derrière un rideau, il a dressé un autel à Balzac !

On peut discuter longtemps pour savoir si un sonnet de Ronsard est d’abord un sonnet avant d’être de Ronsard. La priorité donnée aux formes est une méthode anti-pédagogique par le seul fait qu’elle ignore l’intérêt naturel pour l’être humain.

L’examen des manuels 2004 nous laisse donc sur une impression assez désolante : livres labyrinthes, dans lesquels la chronologie, véritable fil d’Ariane, absente, ne permet plus de se diriger. Livres qui méprisent l’auteur et son œuvre, qui ne renvoient pas à la vie, qui n’invitent pas à rêver et ne sont en aucune manière le miroir qui se promène sur une grande route. Mis à part Nathan 2003 retenu dans mon établissement, ils iront tous au conteneur de vieux papiers. En attendant ce dernier voyage, ils sont là en pile, manuels de textes et manuels de méthode, derrière un fauteuil : pauvres objets incapables d"inspirer le moindre respect, qui me reviendront peut-être sous forme de papier d’emballage ou de boîte à chaussures. Et dans mon dos, comme dans beaucoup de bibliothèques, le Lagmiche vilipendé continuera à tenir sa place. Il est bien usé mais toujours utile, et si agréable à lire ! On vient d’en publier une édition de luxe, dans un boîtier. C’est désormais un livre d’art, qu’on offre en cadeau.

 

 

À propos de l’argumentation et des registres

 

Si l’on s’en tient aux chevaux de bataille des instructions, l’argumentation et les registres, le choix est d’autant plus difficile que l’on a du mal à trouver deux manuels qui soient d’accord.

Le manuel Nathan dit qu’un discours argumentatif cherche à convaincre son destinataire quand il fait appel, avant tout, à sa capacité de réflexion et de raisonnement ; à persuader quand il fait appel à ses sentiments. Magnard ajoute l’imagination, Bordas ajoute le charme du style. Chez Hatier, ce n’est pas du tout la même chose. Convaincre repose sur l’utilisation d’arguments recevables et acceptables par leur caractère honnête et sensé ; persuader vise à modifier le comportement ou la pensée du destinataire pas nécessairement dans un but avouable, en jouant sur sa sensibilité, ses points faibles pour les exploiter. Le manuel Nathan « Technique » ignore la différence, il emploie en tandem les deux verbes, sans donner aucune définition précise. À cela s’ajoutent les variations de détail. Chez Nathan (non « Technique ») la référence à des valeurs et des repères culturels communs relève des procédés de persuasion ; chez Hatier, c’est pour convaincre qu’on se fonde sur des valeurs couramment admises.

Une autre notion bien intéressante est celle de registre. Les textes officiels n’en donnent ni définition, ni liste. Nathan ne reconnaît que six registres (tragique, comique, lyrique, épique, satirique, polémique), définis comme l’impression particulière que produit un texte sur la sensibilité du lecteur. Nathan « Technique » en trouve huit, mais sans définir la notion, de même que Hachette. Hatier, plus généreux, va jusqu’à neuf, Bordas jusqu’à dix. Magnard, libéral, en trouve douze.

Dans son « Rapport sur la mise en œuvre du programme de seconde » M. Jordy s’émeut de la disparité de toutes ces opinions et s’emporte contre ceux qui parlent de registre réaliste. On trouve ce registre réaliste dans les manuels Magnard et Nathan « Technique », avec des exercices.

On l’a compris, cette technicité ouvre la porte à toutes les approximations, toutes les contradictions. On imagine quelle confusion peut régner dans l’esprit des élèves. C’est ce qu’on appelle le progrès didactique. Comment s’en sortir ? Le manuel Bordas, qui a bien compris l’esprit de la réforme, ou plutôt son vocabulaire, s’en sort avec élégance : les registres ne doivent pas être conçus comme des catégories prédéterminées mais comme des notions à construire.