La déroute des manuels scolaires des Lettres, entre massification, spécialismes et crise de la pensée historique,

par Luigi Sanchi

 

 

Le meilleur moyen de mettre en perspective les productions des auteurs dits « littéraires » est de les étudier sous l’angle de l’histoire littéraire. Celle-ci devrait être un secteur spécifique de l’histoire cuturelle, sans s’en séparer nettement, surtout là où les événements littéraires constituent des faits minoritaires, ou de moindre qualité, par rapport à d’autres modes d’expression, philosophiques, religieux, artistiques et musicaux. Il importe, avant de poursuivre, d’essayer de définir le sens d’un terme comme « littéraire », qui semble toujours se dérober à tout étiquetage ; un accord semble toutefois possible sur une définition étroite du caractère littéraire comme fondé sur la qualité des textes mis en forme (écrite ou orale) : un raffinement supérieur ou une efficacité évidente qui leur permettent de se distinguer au sein d’un ensemble plus large. On pourra ajouter qu’une production littéraire porte souvent en elle la mémoire de la tradition dont elle relève, pour s’en détacher ou pour afficher une continuité, formelle ou morale ; enfin, on reconnaît communément qu’un texte littéraire découle d’un projet individuel, est le fruit d’une vie singulière, d’un esprit qui l’a conçu, d’un auteur.

Pourquoi est-il nécessaire de mettre en perspective les textes littéraires et les auteurs ? Sur un plan général, extra-scolaire, on peut répondre qu’il est opportun d’élargir son point de vue, de prendre du recul par rapport à un seul auteur ou à un seul de ses écrits, afin de le considérer de façon critique, en dehors du plaisir que le texte nous procure, qui est bien réel et fonde le « fait littéraire ». On atteint ainsi un regard culturellement nourri, qui permet l’analyse après l’empathie éprouvée, et qui donne accès à une compréhension plus profonde et généreuse des forces qui animent un texte. On acquiert également un sens de la continuité sous-jacente à toute la série des œuvres littéraires à travers les siècles et malgré les contrastes entre les différents courants de surface. Ce sens de la continuité littéraire est une condition première pour, si on le souhaite, se projeter dans les perspectives d’un avenir proche ou lointain. Sur le plan plus spécifiquement scolaire, l’étude de l’histoire littéraire devrait avoir pour but de fournir aux élèves des points de repère le plus possible précis et nombreux au sein du continuum événementiel de la littérature, ainsi que d’offrir des clés le plus possible raffinées pour la compréhension des enjeux littéraires et culturels d’un pays ou d’un ensemble plus large.

Or, une histoire littéraire est, pratiquement, un manuel rédigé par un spécialiste et il dépend du point de vue et de la culture de celui-ci. Ce manuel est accompagné d’un recueil de morceaux choisis, pour l’étude et la connaissance concrète des productions de toutes les époques. Si l’on considère la panorama actuel de 1980 à 2004, on ne peut que conclure sur une crise complète de l’histoire littéraire, à l’école comme dans la recherche. Nous pouvons indiquer au moins deux grandes raisons pour cette crise. La première s’appelle spécialisme. L’idée d’origine formaliste s’est peu à peu imposé que seul ce qui est spécifiquement littéraire intéresse l’étude des lettres et que, par conséquent, l’histoire littéraire — relevant en premier lieu de l’histoire ! — doit être exclue de l’enseignement des lettres ou réduite à son minimum : arrière-plan historique, mode de présentation chronologique, éléments de biographie d’un auteur donné... Au centre de ce qui est considéré comme littéraire se place, désormais, une sorte de « science du texte », fondée sur la grammaire et la stylistique et qui voit dans les genres littéraires les méridiens de la constitution de tout « texte ». On met en commun des œuvres, des extraits, des pages d’auteurs et d’époques très diverses pour souligner qu’ils sont formés d’éléments semblables ; on repère des thèmes qui reviennent dans plusieurs écrits, quelle que soit leur origine ; l’assemblage de ces extraits ou œuvres se justifie souvent par le fait qu’ils proviennent d’horizons divers (à l’opposé, on a du mal à réunir didactiquement, un roman, une tragédie, un poème et une prose argumentative sous prétexte qu"ils ont été tous écrits par un même auteur à une certaine époque, disons Hugo à un moment de sa longue vie). Un littéraire devient, ainsi, un spécialiste de la science des textes, qui, à la limite, serait excusé de ne rien savoir de la philosophie ou d’histoire de l’art si le bon sens commun ne l’y culpabilisait du fait de l’image ancienne du lettré...

La deuxième raison, peut-être plus grave, de la déshérence des manuels d’histoire littéraire est la crise matricielle de l’histoire elle-même. La triade classique formée de l’histoire politique, culturelle et religieuse a été supplantée par une atomisation des recherches historiques ; les plus récents manuels universitaires d’histoire se présentent comme des ouvrages collectifs où chaque spécialiste éclaire un aspect d’une problématique donnée, en dehors de toute synthèse. Sur le plan épistémologique, c’est une position motivée par le constat, banal, qu’il n’existe pas à proprement parler, d’histoire substantielle, celle-ci étant, au mieux, une reconstitution précise, un assemblage de faits autour d’une hiérarchisation conventionnelle : mais tout ouvrage historiographique reste, bien entendu, une construction subjective, un apport de l’esprit humain à la connaissance du monde et à l’investigation du passé — en rien, une production « scientifique ». Si, donc, une synthèse historique ne peut pas être fondée scientifiquement, il ne reste à l’historien que renoncer à toute synthèse globale, pour se limiter à des mises au point locales. Le reste, ce serait de l’idéologie. Mais, si l’on observe bien le discours en matière d’histoire, on s’apercevra qu’il existe un domaine, l’histoire sociale (sociologie du passé ?) où le nom et la notion de « science humaine » reviennent fort souvent, où la prétention scientifique existe et est revendiquée très haut. On se prévaut de méthodes quantitatives, on propose des diagrammes, des tableaux, on réduit la part du texte rédigé. On présente le fait d’une façon prétendument « objective », du fait de l’application des règles de la sociologie. On a, pour finir, une méthodologie qui autorise les interprétations des données, des écrits et même des silences de l’Histoire : car toute documentation est, presque toujours, incomplète.

Il n’est pas essentiel, ici, de décrire le fonctionnement des études historiques aujourd’hui ; ce qui importe, c’est bien d’en relever le lien avec les études littéraires, notamment pour ce qui touche l’histoire de la littérature. Spécialisme et crise de l’histoire sont deux phénomènes culturels qu’il faut approfondir pour relancer toute perspective historiciste dans le domaine des lettres, au niveau universitaire comme à celui de l’école. On pourrait envisager un effet combiné de ces deux forces désagrégatrices dans la séparation toujours croissante, non seulement au lycée, entre français, latin et grec, les trois disciplines des Lettres. Les langues anciennes sont coupées du français (et des autres littératures modernes !), le latin est systématiquement séparé du grec. Or, n’importe quel individu cultivé sait parfaitement que le fait littéraire dans la Rome ancienne constitue un sous-ensemble de la littérature grecque classique et alexandrine ; que, réciproquement, des pans entiers de littérature, disparus en grec, peuvent être connus en latin, tandis que, au niveau politique, le monde de la Méditerranée antique a été unifié par les Romains, sur les débris du monde hellénistique-macédonien. Aucune personne cultivée n’ignore que les littératures européennes, romanes et germaniques, sont nées de la culture médio-latine, bien plus riche et originale dans ses évolutions que son antécédente romaine ; toute personne sachant un minimum d’histoire moderne reconnaîtra que celle-ci est façonnée en profondeur par la diffusion, en Occident, de la culture néogrecque de Byzance, au sein de l’Humanisme latin. Un phénomène global comme la christianisation — fait à la fois historique, religieux, philosophique et littéraire — ne peut pas être saisi en partant d’une seule de ses composantes ou d’une seul des deux « langues anciennes », sans compter qu’il faudrait également une connaissance approfondie de la civilisation et de la littérature hébraïques...

Cette problématique générale posée, on pourra affirmer que l’étude de l’histoire littéraire est une base de départ nécessaire aux jeunes, qui, aujourd’hui, est totalement absente ; alors que, pour pouvoir l’écrire, il faut une vaste culture déjà acquise, sans les cages intellectuelles des spécialismes et en dépassant les problèmes épistémologiques que, de nos jours, se pose vainement la théorie de l’histoire. Il faudra accomplir un retour critique vers la tradition, la renouveler, la mettre à jour, reprendre et corriger ses synthèses lorsqu’elles sont incomplètes et arriver, ainsi, à une nouvelle génération d’histoires littéraires, à la fois rigoureuses et utiles, dont on pourra extraire les formes simplifiées et abrégées que sont les manuels de lycée et de collège. En attendant, il nous reste les vieux manuels, les modèles accomplis de la tradition d’études entre XIXe et XXe siècles ; à nous de les interroger, de les sonder, afin de nous approprier de ce qui peut nous servir. Pour les manuels d’aujourd’hui, ceux que nous proposent les éditeurs dits « scolaires », le terme qui en définit le mieux la raison d’être est celui de massification. La massification à l’école a produit des manuels fades, au mieux des recueils de textes disposés chronologiquement, qui évacuent toute problématique relative à l’auteur et à sa biographie, seule clé historiquement valable pour accéder à une œuvre littéraire, et tout recul critique et historique. N’oublions pas que la massification a été, dans nos pays, la mauvaise réponse à un besoin légitime de démocratisation de la culture. C’est une démocratisation au rabais, sans moyens, nourrie d’impostures intellectuelles travestissant des pis allers pédagogiques. Sans une réaction globale, encyclopédique et collective, la crise — dont les manuels scolaires ne sont qu’un reflet ponctuel — ne sera pas dépassée.