Michel Leroux, De l’élève à l’apprenant et autres pamphlets,
Éditions de Fallois, 2007.
Il nous fut agréable, lors de l’audience qu’il nous accordait, d’entendre le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos se référer spontanément à Michel Leroux pour illustrer sa conception de l’enseignement des lettres ; il nous fut plus agréable encore, comme nous lui avions fait remarquer que nous comptions l’instituteur des lycées dans nos rangs, de voir que le ministre ne s’en étonnait pas. Les lecteurs de notre Bulletin connaissent bien en effet ce vaillant défenseur d’un véritable enseignement de la littérature. Il n’était pas inutile de réunir ses « pamphlets », parus entre 1999 et 2006. Le mot ne doit cependant pas égarer les lecteurs qu’aurait quelque peu crispés la typologie officielle des genres littéraires ad usum lycaeorum : le stylet de Michel Leroux est un scalpel, qu’il emploie à découper et extraire du corps malsain de notre enseignement les tumeurs du scientisme, qu’il ne confond pas avec les vrais acquis de la recherche universitaire. Il se fait l’historien de « la destruction programmée de l’enseignement des lettres », l’analyste des programmes et des déclarations ou professions de foi de leurs promoteurs, l’instructeur enfin, méticuleux et inspiré (« J’accuse », dit-il), d’un procès salutaire. Car, sous couvert d’égalité, en soignant le défaut de connivence culturelle par la systématisation de l’ignorance, en s’en prenant, fanatiques hébétés, à la révérence indue dont bénéficient les grands auteurs, les artisans de la réforme se sont purement et simplement commis dans un crime barbare contre la civilisation et contre l’esprit, contre la démocratie et contre les élèves. Michel Leroux appelle à la barre tous ceux qui, inspecteur général mégalomane ou président illuminé d’un groupe d’experts, jeune écrivain à la mode savourant en esthète l’indigence de ses collégiens ou intellectuel rendu infirme par excès d’indices textuels et incapable de percevoir l’ironie de Montesquieu, ont quelque responsabilité ou quelque complicité dans ce forfait. Mais il convoque aussi, en un face à face pitoyable, les grands auteurs que ces gens prétendaient confondre. Et précisément, l’étai littéraire de son propos manifeste brillamment combien les grandes œuvres peuvent nourrir une pensée, de quelle nourriture donc on a voulu priver les jeunes Français et, finalement, la nation tout entière. On pourra regretter — Henri Guinard l’a fait avant moi1 — que Michel Leroux ne mette pas davantage l’accent sur la forme, qui est aussi bien la victime du formalisme, et même sur la fonction émancipatrice de la beauté gratuite : Horace et les Parnassiens ont leur place, insigne, dans le « livre de bord » de l’esprit humain, Antigone n’aurait certes pas connu la postérité sans sa profondeur, mais pas non plus sans l’art de Sophocle. Il ne dit pas autre chose cependant quand il écrit du « beau », qu’« on ne saurait le réduire à un simple ornement » et qu’il est « à la source du moindre de nos choix ». Ce livre, qu’il faut diffuser, retrace la lutte, menée avec constance et pugnacité, d’un véritable humaniste auquel nous laissons le dernier mot : « Si, comme le bon sens élémentaire nous commande de le penser, les œuvres littéraires sont un discours d’hommes, adressés à des hommes, sur la condition des hommes, comment peut-on se dire démocrate, lorsqu’on se dérobe au devoir de permettre l’accès du plus grand nombre à ces sources de clartés ? » Puisse le ministre ne pas oublier ses lectures !
Romain Vignest
[1]. Bulletin n° 108 (décembre 2003).