Motion sur « l'éducation à l'art et à la culture » (Comité du 17 mai 2003)

Le Comité de l'Association des Professeurs de Lettres, réuni le 17 mai 2003 à Paris, a examiné avec le plus grand soin deux textes officiels qui, publiés l'un en mai 2002, l'autre en janvier 2003, sont passés inaperçus de la plupart des intéressés (parents, élèves et professeurs des écoles, des collèges et des lycées). Pourtant ces deux textes se relaient l'un l'autre pour confirmer aux yeux de quiconque en douterait que le Ministère de Luc Ferry poursuit en l'accélérant la politique inaugurée par ses prédécesseurs contre les disciplines. Le premier (B.O. du 2 mai 2002) institue des «pôles nationaux de ressources artistiques et culturelles dans les régions» ; parmi leurs autres missions ces «P.N.R.» ont à «renforcer les compétences des personnes-ressources en particulier dans la conduite d'actions en partenariat entre le monde des arts et de la culture et le système éducatif...». Il s'agit en somme d'engager aux côtés des personnels qualifiés de l'Éducation Nationale, des «intervenants extérieurs» professionnels de la culture étrangers à l'école. On pourrait certes se réjouir d'une ouverture de l'école à la création et à l'interprétation, si le second texte, publié en janvier 2003, un rapport conjoint des Ministères de l'Éducation Nationale et de la Culture «sur l'éducation aux arts et à la culture» ne venait dissiper toute équivoque. Les auteurs, parmi lesquels figurent plusieurs inspecteurs généraux de l'Éducation Nationale, regrettent au passage que «la génération qui approche de la retraite soit relativement lassée et «s'investisse» de moins en moins dans le volontariat et les innovations» ; ils  saluent «la nouvelle génération qui paraît solide dans ses acquis et ses motivations et s'est adaptée aux attentes de l'institution et des familles». Faut-il entendre par là que nos «décideurs» attendent beaucoup de la docilité de jeunes collègues dûment dressés et appellent de leurs voeux l'abdication de tout esprit de résistance aux mauvais coups à venir ? Mais quels «mauvais coups» ? En effet, voici l'essentiel : les auteurs du rapport prônent «l'éducation aux arts et à la culture au cour même des programmes de Français, Histoire et Géographie, Langues, E.P.S. et Sciences de la vie et de la terre», et recommandent l'utilisation de «nouveaux dispositifs transversaux» (les Itinéraires de Découverte et les Travaux Personnels Encadrés). Comme nul ne songe à réviser les horaires à la hausse, cela veut dire que les disciplines dont les horaires sont déjà rognés par lesdits «nouveaux dispositifs transversaux» devront encore céder du terrain sous le prétexte que l'éducation aux arts et à la culture recouvre une partie du champ de leurs compétences. Et si l'on se rappelle le premier texte, on en déduira que les disciplines enseignées par des personnels qualifiés (recrutés sur concours nationaux) se verront soumises à la concurrence de professions dont l'existence repose largement sur la consommation, les modes et les goûts, en un mot sur le marché des arts et de la culture, ce qui revient à sacrifier à d'autres valeurs la transmission de savoirs constitués en toute autonomie, définition même des disciplines. Les plus vulnérables en l'occurrence étant celles qui précisément traitent de l'art comme expression de l'irrationnel en l'homme (les Lettres, par exemple), l'A.P.L. considère qu'à l'appui des deux textes de nouvelles mesures seront prises contre elles par les partisans de la décentralisation, désireux de livrer l'institution tout entière aux régions, voire aux communes et de la soustraire à l'universalité républicaine, qui la légitime. L'A.P.L. met en garde très fermement parents, élèves et professeurs contre un processus de liquidation dont les champions se moquent de la dignité des citoyens et des personnes à former.

Paris, le 17 mai 2003