MOTION
sur la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités
Le bureau de l’APL a tenté de porter sur la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités, ses présupposés et ses implications, un regard impartial et nuancé.
Concernant un des buts avancés, la « professionnalisation », elle insiste sur le fait que, s’il est légitime que parmi leurs buts certains cursus universitaires, tels que ceux des IUT, aient celui de mener les étudiants à un emploi dans les secteurs concurrentiels de l’industrie et des services, une des fonctions essentielles de l’université n’en est pas moins par ailleurs de former des enseignants et des chercheurs. Telle est, par exemple, celle des cursus de lettres classiques et modernes, ce qui est exactement conforme au bien public, lequel réclame des professeurs de bon niveau pour la formation intellectuelle et culturelle de la population.
Elle met donc en garde contre toute refonte des maquettes de cursus de licence qui, au motif de la « professionnalisation » et de la diversification des débouchés, y introduirait dans une proportion notable et obligatoire des modules « professionnels » ou une composante pluridisciplinaire qui, cette introduction s’opérant fatalement au détriment des enseignements de spécialité, ferait baisser le niveau de spécialité des professeurs ainsi formés et risquerait de mener à la création de professeurs bivalents.
Concernant la plus grande facilité accordée aux universités pour recueillir des financements privés, l’APL n’y voit aucune difficulté de principe, à condition que l’État s’engage autant qu’il est nécessaire pour assurer par ailleurs le financement des enseignements et des programmes de recherche auxquels les entreprises ne s’intéresseront pas. Elle pense que sur les sommes versées par le secteur privé pour tel ou tel enseignement ou programme de recherche une certaine proportion pourrait être systématiquement prélevée et redistribuée aux autres. Elle affirme en tout cas que l’État se doit d’assurer les crédits nécessaires au maintien et au développement de la recherche fondamentale, indispensable pour nourrir la recherche appliquée, dont profite l’activité économique. Il se doit également d’assurer les crédits nécessaires au maintien et au développement des enseignements et de la recherche dans les disciplines à vocation culturelle et critique (lettres, mais aussi histoire, philosophie, etc.), nécessaires à la fois à la formation de tout individu libre et à celle du salarié moderne, autonome et apte à s’adapter à des situations nouvelles. Il est en particulier de sa responsabilité de veiller au maillage culturel sur tout le territoire, c’est-à-dire à ce que les universités offrant de tels cursus, dont le plus grand nombre de citoyens doivent pouvoir bénéficier, ne soient pas concentrées en un petit nombre de grandes villes.
Concernant le fonctionnement des universités et le statut des enseignants-chercheurs, elle réprouve toute mesure portant atteinte à l’indépendance de l’enseignement et de la recherche par rapport aux puissances extérieures. Ainsi elle considère que les présidents d’universités, représentant la communauté universitaire, ne sauraient être que des enseignants-chercheurs fonctionnaires et en poste, et qu’il est inadmissible qu’ils puissent recruter d’autres enseignants-chercheurs sur des contrats de droit privé, ce qui rendrait ceux-ci scientifiquement et pédagogiquement dépendants de la présidence et ouvrirait la voie à l’extinction des concours de recrutement d’enseignants-chercheurs titulaires. Elle voit dans cette disposition la transposition dans l’enseignement supérieur d’une évolution qui menace l’enseignement secondaire, celle qui tend à accorder des pouvoirs accrus aux chefs d’établissements au détriment de l’indépendance scientifique et pédagogique des professeurs au service de l’Etat.
Enfin, concernant les mesures relatives à l’orientation des étudiants, ainsi que les récentes annonces de Madame le Ministre délégué à l’enseignement supérieur en matière de soutien et de tutorat, l’APL, ne nie pas que de telles dispositions ne puissent être utiles et légitimes, dès lors qu’elles sont destinées à remédier aux difficultés d’étudiants peu nombreux pour lesquels tout a été fait par ailleurs pour leur donner les moyens de réussir. Mais, comme pour l’enseignement secondaire, elle nie que ces dispositions puissent véritablement être efficaces pour lutter contre un échec scolaire qui a pris l’ampleur que l’on connaît. En effet, si tant d’étudiants échouent dans les premières années d’université, c’est parce que l’enseignement secondaire ne leur a pas donné les moyens d’acquérir le niveau et les habitudes de travail nécessaires pour suivre des études supérieures, de même que l’échec scolaire tout au long de l’enseignement secondaire s’explique pour les mêmes raisons en amont. A cet égard, l’APL renouvelle sa critique des programmes, instructions et méthodes pédagogiques en vigueur dans les enseignements élémentaire et secondaire et qui, sous couvert de mettre l’« apprenant » « au centre du système », tendent à réduire la part des connaissances transmises tout en affichant des ambitions intellectuelles démesurées, à présenter ces connaissances d’une façon à la fois globale, morcelée et déstructurée et à faire croire aux élèves que l’on peut apprendre sans se concentrer et sans étudier. Elle dénonce le mythe de l’ouverture sur la vie et met en garde contre l’implantation du même mythe dans les cursus de l’université où précisément le recul critique doit être de rigueur. Elle considère donc que pour remédier aux difficultés que connaissent les universités une des premières tâches à entreprendre est la reconstruction d’un enseignement élémentaire et d’un enseignement secondaire dignes de ce nom.
Paris, le samedi 15 décembre 2007