MOTION

sur le Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant

 

L’assemblée générale de l’Association des Professeurs de lettres, réunie le 30 mars 2008 au lycée Henri IV, a débattu des propositions contenues dans le Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant.

Ce rapport est une volumineuse compilation des lieux communs développés depuis une trentaine d’années et qui visent, pas à pas, à modifier en profondeur le système d’enseignement français, lieux communs émanant des experts et des gestionnaires, inspirés par une culture d’entreprise de la performance, et appuyés sur la pédagogie de l’« élève au centre du système ». Il affecte de procéder impartialement à un état des lieux et à un recensement des scénarios d’évolutions possibles. En vérité, il en arrive à discréditer insidieusement le modèle français dans lequel les enseignants sont des fonctionnaires à vie, dont le service est défini en heures d’enseignement, monovalents dans le second degré et ne dépendant pédagogiquement que de l’administration centrale.

Un des maîtres mots du rapport est ainsi la déconcentration, la gestion au plus près des élèves et des enseignants, partant l’accroissement des pouvoirs du chef d’établissement et du conseil d’administration, qui entraînerait l’inégalité des citoyens devant l’offre scolaire, selon le lieu d’habitation et donc selon l’origine sociale. De plus, l’appréciation du mérite des professeurs par les chefs d’établissements remettrait en cause l’indépendance intellectuelle et pédagogique des enseignants, pourtant investis par l’État de la mission de former les esprits en dehors de toute pression des intérêts locaux.

Autre poncif, l’annualisation du volume horaire par discipline, et corrélativement celle du service des enseignants, irait à l’encontre de ce qu’est l’enseignement général, celui des disciplines fondamentales, qui demandent une fréquentation patiente, régulière et continue. Si en outre le service des enseignants était défini non en heures d’enseignement mais en heure de présence, il serait alors admis que la fonction de l’enseignant n’est pas essentiellement d’enseigner et que l’encadrement « éducatif » prime sur la transmission des connaissances.

Au fond, comme ceux qui l’ont précédé, le rapport envisage le statut enseignant sous un angle administratif et gestionnaire. Ce point de vue certes légitime se trouve faussé parce que le rapport ne s’interroge pas sérieusement sur les finalités de l’école républicaine : dans quelle mesure la fonction du professeur est-elle de conduire les enfants vers un métier ? dans quelle mesure est-elle de former l’homme et le citoyen libre et cultivé, en dehors de toute préoccupation économique ? Il ne se demande pas si une bonne partie du « malaise enseignant », ainsi que la perversion des relations entre professeurs, élèves et parents, ne tient pas au rôle d’animateur que l’on veut faire jouer aux premiers. Le rapport ne s’intéresse pas davantage à l’indigence culturelle des programmes, qui interdit à l’individu de se situer, lucide et responsable, dans la société et son devenir, à leur organisation souvent absurde, en survols ambitieux au détriment du factuel précis et détaillé, au recours systématique et abusif à l’induction.

Enfin, le rapport ne s’interroge pas sur la confrontation entre l’école et la société. Il ne se demande pas si le malaise des enseignants ne vient pas essentiellement du fait que leur mission s’oppose aux tendances profondes d’une société de plus en plus déréglementée, tendance notamment à faire passer la marchandisation et un utilitarisme à courte vue avant la formation d’esprits libres. Il ne se demande pas si les enseignants ne se sentent pas quotidiennement, non seulement impuissants, mais désavoués devant l’opinion, quand ils voient leurs élèves soumis à d’incessantes pressions, avec l’assentiment d’une autorité politique qui n’intervient que très symboliquement et les somme de remédier au désastre qu’elle a autorisé.

C’est pourquoi l’assemblée générale de l’Association des Professeurs de lettres demande solennellement au ministre de l’éducation nationale qu’il prenne nettement ses distances d’avec ces recommandations aussi éculées que délétères.

Paris, le dimanche 30 mars 2008