MOTION

sur le document ministériel du 13 novembre 2009

concernant la réforme de la formation et du recrutement des enseignants

 

 

 

Le comité de l’APL, réuni le 21 novembre 2009, a examiné le document présenté le 13 novembre par les ministères de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et intitulé La réforme de la formation et du recrutement des enseignants.

L’APL prend acte avec satisfaction du fait que les deux ministères n’envisagent cette formation que dans le cadre de masters disciplinaires ou pluridisciplinaires (« s’appuyant sur plusieurs disciplines »), excluant implicitement la création de « masters d’enseignement », ce qui présente le double avantage de garantir l’existence des masters recherche et de rendre illégitime l’embauche par les établissements de vacataires seulement titulaires du master, en lieu et place de lauréats des concours.

Elle constate également que le seul mémoire évoqué dans le projet semble être un mémoire disciplinaire et que le mémoire « professionnel » jusque là systématiquement imposé aux PLC2, absent de la formation des stagiaires après le concours, semble ne plus pouvoir subsister que comme une possibilité fortement articulée avec des contenus disciplinaires, ce qui le rend admissible parmi les multiples sujets de mémoire de master II envisageables.

Elle constate avec satisfaction que, contrairement à l’orientation manifestée dans les précédents projets, les ministères admettent que l’État, organisateur des concours, doit se préoccuper de la compétence des candidats dans leur discipline, puisque « les épreuves d’admissibilité devront consacrer l’élévation du niveau scientifique… et sélectionner les candidats ayant le meilleur niveau » (p. 5).

 

À ces déclarations s’opposent toutefois, dans la maquette générale des concours, des dispositions que l’APL a constamment dénoncées :

1. La réduction des épreuves écrites à deux. À cet égard, l’APL rappelle le vœu de son Assemblée générale du 22 mars 2009 demandant « que les deux CAPES de lettres comprennent trois épreuves à l’écrit ».

Par ailleurs, dans la maquette de concours de recrutement des professeurs des écoles, elle dénonce la suppression de l’épreuve écrite d’histoire et géographie et sa fusion avec celle de français dans une épreuve de « français et… culture humaniste ». Elle voit là une dilution de l’enseignement du français, contraire à la place fondamentale qu’il doit tenir dans l’enseignement à l’école élémentaire. Elle réclame le retour à une épreuve spécifique de français comportant une composante grammaticale.

2. Concernant le CAPES, l’APL dénonce également le choix, pour la seconde épreuve d’admission, d’une épreuve de didactique sur dossier de préférence à une épreuve disciplinaire. Elle s’inquiète du fait que ce dossier porterait sur un « champ disciplinaire », formule qui, dans le cas d’un CAPES de lettres modernes, comme d’anglais, de mathématique ou de physique, permettrait d’institutionnaliser la bivalence, voire la trivalence.

En outre, elle dénonce d’autant plus cette épreuve qu’elle serait complétée d’un entretien avec le jury portant sur « la maîtrise de la compétence “agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable” ». Il s’agit là d’une résurgence de l’épreuve de connaissance du système éducatif, épreuve que l’APL avait condamnée, et d’une référence au Cahier des charges de la formation des maîtres en institut universitaire de formation des maîtres (arrêté du 19 décembre 2006), dans lequel l’APL avait également condamné une tentative d’asservissement des professeurs à une doctrine officielle. Cette condamnation, valable tant pour le CAPES que pour le CRPE, s’avère ici particulièrement légitime, du fait que les termes « éthique » et « responsable » renvoient à des appréciations ou à des croyances subjectives, qui à certains égards sont contraires à la laïcité, et qui n’ont rien à voir avec la discipline et l’efficacité attendues d’un professeur fonctionnaire.

Pour le CAPES de lettres, elle rappelle son vœu que la seconde épreuve d’admission « consiste en l’exposé à partir d’un texte d’un point de grammaire de phrase au programme du Collège ».

D’autre part, concernant les deux années de master :

1. L’APL considère comme peu réaliste de prétendre que les étudiants pourront simultanément suivre un cursus de master traditionnel (enseignements et élaboration du mémoire) et préparer les épreuves du CAPES dans le cadre de « modules complémentaires » qui par définition s’y ajouteraient. Une préparation ainsi assurée, dont on doit prévoir qu’elle serait nettement allégée par rapport à ce qu’elle est actuellement, dévaloriserait les concours et en même temps découragerait les candidats. En outre, si pour lui accorder une certaine place on réduisait les horaires des masters traditionnels, ce sont ces derniers qui seraient dévalorisés.

2. L’APL approuve le fait que les stages soient implicitement déclarés facultatifs et ne se substituent pas à des enseignements disciplinaires. À cette condition, elle peut admettre que soient proposés aux étudiants des stages d’observation ou de pratique accompagnée, mais elle désapprouve les stages en responsabilité, à la fois dans l’intérêt des stagiaires eux-mêmes et des élèves, et parce que des stagiaires en responsabilité pourraient être utilisés comme simples remplaçants à la place de titulaires expérimentés.

3. L’APL rappelle sa demande que soit restauré un système de prérecrutement. Celui-ci se justifie pour compenser le retardement d’un an dans l’entrée dans la carrière, et se justifierait d’autant plus si l’emploi du temps très chargé des candidats aux concours leur interdisait absolument d’exercer par ailleurs la moindre activité salariée.

Enfin, concernant l’année de formation des professeurs stagiaires après le concours, elle considère qu’elle est nettement insuffisante. Elle avait demandé, selon les termes de son vœu du 22 mars :

1. « que le nombre d’heures de présence du nouveau professeur dans les classes ne dépasse pas la moitié de son service » : elle souligne le fait qu’une formation pédagogique importante après le concours est la garantie d’une distinction entre les lauréats des concours et les titulaires du seul master.

2. « que les enseignements dispensés le soient par des universitaires reconnus dans leur domaine, qu’ils portent sur l’histoire et la philosophie de l’éducation, le droit, les sciences cognitives et la psychologie, et que soit laissé au nouveau professeur le temps nécessaire à la lecture et à la réflexion. »

Pour cette raison elle relève le caractère imprécis des « compléments de formation » envisagés et le silence observé sur des disciplines qui proposent une approche théorique des problèmes de l’enseignement. Elle regrette que les disciplines mentionnées dans son vœu du 22 mars ne soient pas évoquées, considérant que l’efficacité pratique des professeurs se renforce de connaissances théoriques (par exemple la psychologie de l’adolescent), sous réserve que ces connaissances soient elles-mêmes en étroite relation avec les faits et qu’il ne s’agisse pas d’inculquer aux stagiaires une philosophie officielle. Si l’APL a eu maintes fois l’occasion condamner l’impérialisme des « sciences de l’éducation », elle réprouve l’approche simpliste qui, passant d’une extrémité à l’autre, réduirait la formation pédagogique à la transmission de simples pratiques empiriques.

Pour la formation des professeurs des écoles, dont l’enseignement est pluridisciplinaire et s’adresse à des enfants, l’APL rappelle qu’ils bénéficiaient jusqu’ici d’une formation pédagogique théorique et pratique consistante dont la tradition remonte aux écoles normales. Elle considère que, même s’il n’est pas illégitime d’envisager une amélioration des contenus de cette formation, il serait téméraire de les réduire drastiquement sans autre forme de procès.

Le comité de l’APL constate donc que le projet présenté par les deux ministères de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, même si certains de ses aspects méritent l’approbation, est incohérent, irréaliste, hasardeux et à certains égards scandaleux. Il illustre la multiplicité des impasses auxquelles aboutit l’entreprise de mastérisation des concours, et qui peut avoir pour conséquence de menacer le crédit et l’existence des concours eux-mêmes.

Paris, le 21 novembre 2009