Motion

Sur les violences urbaines

 

 

Le Comité de l’Association des Professeurs de Lettres a évoqué le phénomène des violences urbaines.

Il n’est pas dans les attributions de l’A.P.L. de procéder à une analyse d’ensemble des causes de ce phénomène et de la situation qui est faite à la jeunesse de banlieue et d’ailleurs. Toutefois, elle croit devoir affirmer que les évolutions de l’institution scolaire, des méthodes et des programmes, ont contribué à désarmer la jeunesse dans son ensemble devant la vie et à pousser certains aux comportements extrêmes. Faire de l’école un lieu d’animation sous le nom d’éveil, et non de formation méthodique de la personne orientée vers l’effort et la rigueur, est refuser aux élèves la force intellectuelle et morale nécessaire dont ils auront besoin pour aborder les relations avec autrui en hommes raisonnables et en citoyens responsables, et c’est évidemment le vrai moyen de ne pas les préparer aux nécessités de la vie professionnelle.

L’A.P.L. rappelle en particulier le rôle essentiel que devrait jouer l’enseignement du français et des lettres dans l’intégration des individus à la société, et la démolition méthodique dont ils ont été victimes ces dernières décennies, que ce soit par la diminution drastique des horaires ou par la mise en place de programmes et d’instructions peu structurants, où l’appauvrissement des contenus est pallié par un vernis de terminologie et d’ambitions intellectuelles irréalistes.

Sans parler des expériences tâtonnantes et criminelles dont les enfants ont été les victimes dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, l’A.P.L. dénonce encore une fois le fait qu’à l’école et au collège, officiellement du moins, la langue française ne fait plus l’objet d’un apprentissage systématique, raisonné, encore moins normatif. Or la maîtrise du langage est la première condition pour que des rapports conflictuels puissent être analysés et maîtrisés au lieu de s’extérioriser d’emblée à travers la violence ; en même temps, la pratique de l’écrit et de l’oral, orthographe aussi bien que prononciation, est un critère discriminant dans l’accès à l’emploi.

Par ailleurs, l’A.P.L. rappelle que pour les enfants issus de familles défavorisées l’école est le seul lieu d’accès réel et méthodique à la culture, dont la culture littéraire est une pièce maîtresse ; elle rappelle en même temps que cette même culture est un ciment indispensable dans le lien social. Dans les programmes de français actuels elle dénonce encore une fois la dispersion, le quasi refus de la perspective chronologique et historique (alors que la familiarité avec l’histoire est indispensable à la formation du citoyen), et une sophistique de pure forme qui tend à substituer l’application servile de grilles préconçues à la fréquentation directe et approfondie des œuvres et des auteurs. Elle dénonce également les persécutions dont est victime l’enseignement des langues anciennes, dont on sait, outre son caractère enrichissant en soi, qu’il est une forme de soutien pour l’apprentissage du français.

L’A.P.L. affirme donc que la lutte contre l’échec scolaire, indispensable pour remédier à la désespérance de la jeunesse, passe d’abord par une refonte de programmes qui l’aggravent et même le produisent inévitablement, ainsi que par une restauration des horaires de français et de langues anciennes. Elle passe plus généralement par une reconstruction de l’école au détriment de laquelle tout a été fait, au fil des réformes, pour qu’elle ne puisse plus jouer le rôle d’ascenseur social auquel elle prétendait.

 

Paris, le 19 novembre 2005