Éditorial
Rapport moral adopté à l'unanimité lors de l'assemblée générale du 10 octobre 2020

Il y a à peine neuf mois, nous étions réunis dans le Grand Salon de la Sorbonne, puis à l'Institut culturel italien pour étudier et célébrer, sous son jour littéraire, la fécondité et la pérennité de la relation franco-italienne. Si j'ai choisi d'ouvrir ce rapport moral par l'évocation de ce colloque, c'est bien sûr parce qu'il constitua un haut moment de vie intellectuelle dont notre association a tout lieu de se sentir fière et parce que en cela elle a une nouvelle fois accompli sa mission, qui est d’abreuver nos collègues, donc, par leur truchement, nos élèves, et tout un public cultivé aux sources mêmes des œuvres et de la recherche sur les œuvres.

Si j'évoque d'emblée cet événement, c'est aussi parce qu'il a fallu à notre association une opiniâtreté qui à la fois l'illustre et à la fois jette sur nos temps un jour sombre que les mois qui suivirent ont malheureusement épaissi. Les actes du colloque « Italie-France : littératures croisées » sont actuellement en préparation dans les ateliers des Classiques Garnier, le troisième titre dus à l'APLettres chez cet éditeur, après La France et les lettres et La Grande Guerre des écrivains ; ils confirmeront notre succès et couronneront nos efforts, mais c'est l'histoire de ces efforts qu'il convient de rappeler succinctement, parce qu'elle est accablante. En mai 2018, le Bureau de notre association décida de consacrer à la dimension littéraire de la relation franco-italienne son prochain colloque, thème choisi pour coller aux lieux où la ville de Nice nous conviait : le Centre universitaire méditerranéen, que créa Paul Valéry. Il ne nous fallut que quelques semaines pour tracer le plan du colloque, alors prévu pour le mois de mai 2019, et enrôler ses intervenants. Enhardis par nos précédentes entreprises, nous ne doutions guère à l'époque d'obtenir les moyens de notre dessein, moyens qui nous furent promis par quelque conseiller du ministre, enthousiaste au printemps, mais mutique à l'automne. Cette défection nous contraignit à réduire un format qui comprenait d'abord trois journées, à reporter les journées restantes, puis à envisager de les tenir à Paris, au risque que le colloque y passât inaperçu, pour réduire les frais de déplacement et d'hébergement. Le salut nous vint in extremis, au printemps 2019, du recteur Gilles Pécout, lui-même spécialiste s'il en est de l'histoire italienne, qui, répondant à notre appel, nous offrit d'accueillir dans le Grand Salon du Palais académique notre colloque, qu'il inscrivit au programme de la Saison académique franco-italienne et qu'il ouvrit lui-même brillamment en nous parlant de l'amitié littéraire et politique qui liait Garibaldi et Alexandre Dumas ; il s'entremit en outre pour que la seconde journée s'en déroula à l'Institut culturel italien, dans l'Hôtel de Galliffet, qui, hasard heureux, abrita le ministère des relations extérieures aux temps de Delacroix père et de Talleyrand, aux temps où la vie de l'esprit occupait et inspirait ceux qui gouvernaient la France. Temps proches encore quand en 2009 et en 2011 trois ministères et une municipalité soutinrent activement nos colloques « la langue française et la Méditerranée » et « la France et les lettres ». Le ministre de l'éducation nationale s'appelait alors Xavier Darcos - de l'Institut. Temps révolus en 2020, alors que le doyen du Groupe des lettres n'a même pas l'élémentaire courtoisie de répondre à une invitation.

Animer la vie intellectuelle en France au sein de l'éducation nationale est donc, en quelques années, devenu un combat des plus âpres et, si notre colloque fut, dans cette guerre pour l'esprit, un haut fait de notre association, elle n'en a pas moins tenu d'autres fronts, notamment celui des Études franco-anciennes. Notre revue achève enfin sa mue difficile entre les mains expertes de Nathalie Cros, qui travaille en ce moment aux ripailles de fin d'année et, déjà, au numéro que nous consacrerons à La Fontaine en juin prochain pour ses quatre cents ans. Ces livraisons viendront après Lucain l'été dernier - Lucain dont nous ignorions, au moment où notre choix tomba sur lui, que ce choix serait à ce point d'actualité morale à la parution du numéro. Les Études franco-anciennes sont une revue unique, la seule à associer, dans la tradition humaniste dont l'APLettres est dépositaire, les littératures de l'Antiquité à celles de langue française ; chacune de ses livraisons constituera désormais un opuscule de référence sur le thème ou l'auteur traité. À côté de la revue, l'APLettres dispose depuis le printemps dernier d'une lettre électronique, dont le troisième numéro sera adressé la semaine prochaine à nos adhérents : la Lettre de l'APLettres est à la fois le bulletin de ses activités et de ses prises de positions, puisqu'elle reprend la rubrique « Vie de l'association » (avec l'éditorial du président, les comptes rendus de nos réunions, les textes de nos motions), mais aussi des tribunes libres, et un ensemble de varia fidèle à notre tradition : articles sans thème imposé, rubrique « De la salle au salon » et recensions d'ouvrages, mais aussi d'expositions ou de représentations.

Je crois donc que notre association peut légitimement s'enorgueillir d'avoir bien travaillé, et c'est sans doute parce qu'elle a bien travaillé qu'il convenait de la sanctionner. La DGESco a en effet bien choisi son moment, alors que nous recollions et relisions les actes du colloque de janvier et que notre hommage au Cordouan venait de parvenir à nos lecteurs, pour nous refuser le renouvellement de la subvention qui nous était allouée depuis dix ans. Cette aide, qui s'était réduite au fil des ans pour ne plus s'élever qu'à 1 000 €, ne grevait pas le budget de l'État ; pour notre association en revanche, elle représentait beaucoup : sans elle, nous n'aurions pu, par exemple, défrayer les orateurs de janvier. Il est vrai que le ministère doit mobiliser ses ressources dans l'intérêt des officines numériques appelées à inventer le télé-enseignement dans le « monde d'après » ou de celles, de plus en plus nombreuses depuis quelques mois, qu'on charge d'intervenir dans les établissements en lieu et place des professeurs... Bref, ce que ne fit pas Najat Vallaud-Belkacem, dont le moins que l'on puisse dire est que nous ne l'avions pas ménagée, Jean-Michel Blanquer l'a fait. Et le message est clair : le ministère de l'éducation nationale n'est pas là pour favoriser les lettres et la pensée, il s'est assigné, cette fois-ci avec cynisme, le projet d'établir un ordre scolaire et éducatif.

Il est loin en vérité le temps où Don Carlos sur la tombe de Charlemagne invoquait et inspirait les mânes de son illustre prédécesseur, et tout aussi éloignée l'époque où Hugo représentait cette haute scène. Tout a été dit quant aux conséquences du confinement et de sa continuation individualisée sur la nécessité du lien physique entre le professeurs et ses élèves et sur l'occasion cependant saisie par le ministère de développer l'enseignement à distance. La leçon qu'il faut à mon sens tirer de ce qu'il est coutume d'appeler la « crise sanitaire » et qui est d'abord une crise morale, politique et peut-être anthropologique, c'est qu'elle révèle, au sens photographique du mot, le désastre intellectuel qu'ont entraîné cinquante années de « désinstruction nationale », pour reprendre la formule de René Chiche, et de destruction de la culture classique. Naguère encore l'homme d'État, nourri de lettres et d'histoire, n’envisageait pas son action sans pour ainsi dire en référer à ses grands prédécesseurs et aux grands esprit qui ont pensé le politique : « Qu'auraient fait Solon, Scipion, Suger ou Clemenceau en de telles circonstances ? Qu'ont dit ou qu'auraient dit Aristote ou Cicéron, Rousseau ou Montesquieu des problèmes que j'ai à affronter ? » Ces questions, évidentes jusque naguère, nos dirigeants ne se les posent pas ; ils écoutent les conseils de cuistres qu'on appelle « experts » et qui, dépourvus de culture générale, ne voient le monde et l'homme qu'au travers du tunnel de leur spécialité, unidimensionnel disait Marcuse. Ce qui frappe notamment, c'est l'incapacité à apprécier un événement à la perspective du temps long, ou même du temps tout court, et de l'éclairer d'une réflexion sur ce qu'est la vie humaine, sur ce qui fait que la vie est humaine.

Certes, il n'appartient pas à une association de professeurs de lettres de juger du bien fondé des mesures, à proprement parler extra-ordinaires, qui ont été prises en quelques mois, mais il est de son devoir de constater que ces mesures, bonnes ou mauvaises, ont été décidées de mauvaise manière. Comment a-t-on pu porter à ce point atteinte à des principes réputés « inaliénables et imprescriptibles », à des usages ancestraux, à un mode de vie dont on s'enorgueillissait, sans qu'aucun débat ait eu lieu – faute de lettres ? Et dans quel dénuement intellectuel gît une population devenue incapable de critique et incapable de mémoire – faute de lettres ? Ainsi, des historiens ont étudié les délires collectifs et des philosophes ont enseigné l'esprit d'examen, des gens ont écrit Le Prince, De la servitude volontaire, Le Malade imaginaire, Knock et Rhinocéros, des gens se sont appelés Lucain, Corneille, Descartes, Lévinas, Foucault, Orwell, et cela n'aura servi à rien ?

C'est pourquoi, si déprimant qu'il apparaisse, le tableau que je viens de brosser doit cependant nous renforcer : jamais peut-être n'est apparue plus ardente notre mission de professeurs de lettres, car l'homme n'est, sans la culture et la raison, que le plus indigent et le plus lamentable des animaux. Nous espérons simplement que nos collègues, dont la mission est, paraît-il, de former et de nourrir le raisonnement, nous rejoignent dans ce combat salutaire : celui de l'humanisme.

Romain Vignest

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