Pierre Mac Orlan, auteur méconnu,

par Guy Talon

 

 

 

L’an dernier est parue une biographie de Pierre Mac Orlan par Jean-Claude Lamy dont nous avons rendu compte dans le Bulletin (n° 105). Cette année, vient de paraître une édition des « romans maritimes » de Mac Orlan (coll. « Omnibus ») présentée par Dominique Le Brun et, peu à peu, l’auteur du Chant de l’équipage acquiert à l’Université l’importance qu’il mérite. Aussi avons-nous pensé qu’un récapitulatif commenté de ses œuvres essentielles n’était pas inutile, que certaines pouvaient être utilisées en classe.

 

I. — DOCUMENTATION : classement raisonné

 

1. — Les œuvres de fiction

 A. — Les romans et les récits

1. —  La Maison du retour écœurant, 1912.

2. —  Le Rire Jaune (1914) et La Bête conquérante (1919), réunis en 1920.

3. —  U-713 ou les gentilhommes d’infortune, 1917.

4. —  Le Chant de l’équipage, 1918.

5. —  La Clique du Café Brebis (1919) et L’Île Torquate (1920), réunis en 1920.

6. —  Bob bataillonnaire ou Le Bataillonnaire, 1919.

7. —  À bord de L’Étoile Matutine, 1920.

8. —  Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin, 1920.

9. —  La Cavalière Elsa, 1921.

10. — La Vénus internationale, 1923.

11. — Malice, 1923.

12. — À l’hôpital Marie-Madeleine, 1924.

13. — Marguerite de la Nuit, 1925 (porté à l’écran en 1956).

14. — Les Clients du Bon Chien Jaune, 1926.

15. — Le Quai des brumes, 1927 (porté à l’écran en 1939).

16. — Dinah Miami, 1928.

17. — Les Vrais Mémoires de Fanny Hill, 1929 (dernier titre : Les dés pipés ou les aventures de Miss Fanny Hill, 1952).

18. — La Tradition de minuit, 1930 (porté à l’écran en 1938).

19. — La Bandera, 1931 (porté à l’écran en 1935).

20. — Quartier réservé, 1932.

21. — Mademoiselle Bambù (comprend :  Filles d’amour et ports d’Europe, 1932 et Père Barbançon [1946]  augmenté en 1948), assemblés en 1950, titre définitif en 1966.

22. — La Nuit de Zeebrugge, 1934, repris sous le titre Le Bal du Pont du Nord en 1946 et suivi d’Entre deux jours en 1950.

23. — Le tueur n° 2, 1935.

24. — Le Camp Domineau, 1937.

25. — Le Carrefour des Trois Couteaux, 1940.

26. — L’Ancre de Miséricorde, 1941 (adapté pour la télévision par Francis Lacassin en 1977).

27. — Picardie, 1943

 

Dans ses vingt-sept romans, Mac Orlan aborde la plupart des genres traditionnels [l’aventure de la flibuste : 4, 7, 14, 26 ; l’aventure policière et l’exploration des bas-fonds : 16, 18, 20, 23, 25 ; l’espionnage : 3, 21, 22, 24 ; l’aventure militaire choisie ou forcée : 6, 19, 22, (24) ; le farfelu et le fantastique : 1, 2, 5, 8, 11, 12, 13, 27 ; la politique fiction : (2), 9, 10, (16) ; le roman d’initiation et de formation : 15, 17, 26] et, souvent, on se dit qu’il a du mal à équilibrer l’intrigue (à laquelle il attache moins d’importance qu’il n’en faudrait) et le décor qu’il métamorphose, qu’il métaphorise.

Des romans comme Le Quai des brumes, La Bandera et surtout L’Ancre de Miséricorde prouvent qu’il aurait pu écrire des classiques s’il s’était préoccupé davantage de l’architecture de ses textes et de la cohérence de ses personnages mais, tel Malraux en 1929, il eût pu dire son « indifférence foncière à ce que les bonnes gens appellent “l’art du roman” » et, d’œuvre en œuvre, il cherche plutôt à exprimer une sorte d’obsession qu’il nomme le « fantastique social » ; à savoir les diverses formes que prend la peur des hommes de sa civilisation face au chaos du monde, à la mort violente et à toutes les formes du mal au moment que le sabbat des villes succède au sabbat des champs. C’est pourquoi il est nécessaire de compléter la lecture de ces œuvres de fiction par celle de ses essais-souvenirs et de ses chansons pour apprécier l’originalité de ce puzzle savant.

On pense alors plus au Karl Grüne de La Rue qu’à Carné, à Caligari  qu’aux Portes de la nuit et, parfois, à l’œuvre cinématographique d’un Aldrich ou d’un Altman qui vont pervertir les genres clés du cinéma hollywoodien (western, thriller, film de guerre) et en bouleverser les codes pour exprimer leur vision du monde.

Nous n’avons pas inclus dans cette liste Les Mystères de la Morgue, un livre canular, très mineur, écrit en collaboration avec Francis Carco en 1918, pas plus que le monologue comique, Vanderpett et Napoléon ou le Belge et l’Empereur, écrit en 1911 avec Gerny, ne sera signalé dans les fantaisies. De même, les livres érotiques, écrits sous pseudonyme, pour des raisons alimentaires, ne seront pas mentionnés. À part La Semaine secrète de Vénus qui les résume, ce sont des textes sans grand intérêt ; des livres de commande comme ceux qu’Alphonse Boudard écrivit, pour vivre, à ses débuts.

À propos de cette production, Bernard Baritaud a écrit un article important : « La femme et le fouet » (dans L’hystérie de la « Belgité », textes réunis par A Pano Alamán, Bologne, Clueb, coll. « Belœil », 2003) où il donne, de surcroît, des précisions inédites sur la femme de lettres dont Mac Orlan fut le secrétaire de 1906 à 1907.

 

B. ­  Contes, nouvelles, fantaisies

1. — Les Pattes en l’air, 1911.

2. — Contes de la pipe en terre, 1917.

3. — Les Bourreurs de crâne, 1917.

4. — Sous la lumière froide, 1927 (éd. définitive en 1961).

5. — Chronique des jours désespérés, 1927 suivi de Les Voisins (éd. de 1985).

6. — La Croix, l’Ancre et la Grenade, 1932 ;  plusieurs éditions augmentées dont une, posthume, en 1987.

7. — Le Diable dans la rue (fantaisie réaliste en douze tableaux), 1939.

8. — Pig, le petit cochon savant (conte pour enfant), 1956.

 

 

Publications posthumes sous la direction de Francis Lacassin

 

—  Manon la Souricière, 1986.

—  Capitaine Alcindor, 1988.

—  Contes perdus et retrouvés, 1992 (« Cahiers Pierre Mac Orlan », n°3).

 

Les trois premiers recueils sont été illustrés par Mac Orlan ; ils comprennent des récits farfelus à la manière des premiers romans. Dans les autres, si nous devions préférer deux nouvelles, ce serait : « Les feux de Batavia » de Sous la lumière froide et « Les maîtres » dans Chroniques des jours désespérés.

(De nombreux ouvrages de Mac Orlan ont été publiés dans des éditions illustrées à l’usage des collectionneurs et des amateurs de beaux livres. Les illustrateurs favoris de Pierre Mac Orlan furent Gus Bofa, Chas Laborde, Jean-Gabriel Daragnès et André Dignimont qui illustra magnifiquement Le Quai des brumes en 1948.)

 

C. — Poésies et chansons :

1. — Poésies documentaires complètes, 1954 augmenté en 1982 (comprend « L’inflation sentimentale », 1923, « Simone de Montmartre », 1924, « Abécédaire » 1924, « Chansons de charme pour faux nez », 1950, « Quelques films sentimentaux", n.d., « Poèmes en prose », 1925, « Fêtes foraines », 1925, « Poèmes retrouvés », n.d.).

(Les éd. "Le Dilettante" ont repris La Danse macabre, une suite de poèmes en prose publiés par Kra en 1927 en y ajoutant des poèmes tirés de Masques sur mesure.)

2. — Chansons pour accordéon, 1953.

3. — Mémoires en chansons, 1965.

Les chansons de Mac Orlan sont souvent très supérieures à ses poèmes (voir, entre autres, « Nelly », « La fille de Londres », « La Belle de Mai », « Tortuga », et l’inoubliable « Chanson de Margaret »). Elles accompagnent l’œuvre de fiction et les souvenirs comme les Barrack-Room Ballads accompagnent l’œuvre de Kipling. Les interprètes les plus sensibles de ces chansons sont Germaine Montero, Monique Morelli, Francesca Solleville et Juliette Gréco.

À noter qu’un choix de poèmes et de chansons sous le titre Chansons de la Vieille Lanterne avec 44 bois gravés d’Henri Landier (chez l’artiste, 1967) a été offert par Mac Orlan au général de Gaulle. Lequel répondit : « Que de sel, de poivre, de talent dans ces Chansons de la Vieille Lanterne ! Si, depuis toujours, la pègre, la cloche, la cour des miracles ont inspiré de vrais poètes, quelle chance c’est pour elles qu’elles aient maintenant trouvé pour chanter leurs chansons un des plus vrais poètes qui furent jamais, PierreMac Orlan ! »

2. — Les Mémoires, essais, souvenirs et reportages.

1. — Petit manuel du parfait aventurier, 1920.

2. — Nuits aux bouges, 1929.

3. — Villes, 1929 (éd. définitive en 1969).

4. — Légionnaires (16 photos hors texte), 1930.

5. — Le bataillon de la mauvaise chance (Un civil chez les Joyeux), 1933.

6. — Rues secrètes, 1934 (regroupement amélioré de reportages pour l’hebdomadaire Détective en 1934, du n° 274 au n° 283, dont il est fort dommage que les photos n’aient pas été reprises).

7. — Propos d’infanterie, 1936 (regroupe « Les poissons morts », 1917, « La fin » (1919) et « Devant la Meuse », 1934).

8. — Masques sur mesure, 1937 (éd. définitive en 1965).

9. — Dans les tranchées, 1939.

10. — Montmartre, 1945.

11. — Les Africains, 1945 (sur l’armée d’Afrique).

12. — Les Bandes et La Couronne de Paris, 1947.

13. — La Coiffe de la couronne, 1948.

14. — La Lanterne sourde, 1953.

15. — Le Mémorial du petit jour, 1955.

16. — La Petite cloche de Sorbonne, 1959.

17. — Le Mystère de la malle n°1 : ce livre de reportages publié en 1984 sous la direction de Francis Lacassin contient aussi « Les pirates de l’avenue du rhum », 1924, « L’Italie nouvelle », 1925, « L’Allemagne en sursis », 1932.

 

Excepté les reportages rassemblés en volume (sur la Légion, les « Bat’ d’Af’ », l’Europe d’entre les deux guerres, sur les rues et les quartiers réservés de ses grandes villes et de celles du pourtour de la Méditerranée, etc.), ces livres concernent le passé de Mac Orlan recréé et éclairé de multiples réflexions. Villes et Masques sur mesure sont, sans doute, les plus significatifs.

3. — Les monographies, livres illustrés, albums.

1. — Le Cirque (dessins de Gus Bofa), 1923.

2. — La Semaine secrète de Vénus (ill. de Vertès), 1926.

3. — La Seine (avec deux bois de Rouquet), 1927.

4. — Les Livres de Dignimont (avec 6 dessins de Dignimont), 1927.

5. — Félicien Rops (avec des reproductions), 1928.

6. — Rues et visages de Londres (21 eaux-fortes et 40 dessins de Chas Laborde), 1928.

7. — Gus Bofa (avec des reproductions), 1930.

8. — Atget, photographe de Paris (avec 96 photos), 1930.

9. — Images secrètes de Paris (commentaires de 22 eaux-fortes d’Assire sur le Paris clandestin de l’époque), 1930.

10. — Germaine Krull (ill. photographiques), 1931.

11. — Hambourg (reportage illustré de photographies), 1933.

12. — Lautrec, peintre de la lumière froide (avec 67 reproductions), 1934.

13. — Verdun (avec 75 photographies), 1935.

14. — Tombeau de Pascin (avec des reproductions), 1944.

15. — Esai sur Coulouma, 1945 (il s’agit de l’imprimeur Coulouma).

16. — Montmartre (souvenirs ill. par Sterkers), 1946.

17. — Vlaminck, peintures 1900-1945 (avec 16 planches en couleur), 1947.

18. — L’Écharpe de suie (aquarelles de Charles Picart Le Doux), 1947.

19. — Parades abolies (avec 14 gravures de Roger Wild), 1948.

20. — Éloge de Gus Bofa (ill. de Gus Bofa), 1949.

21. — Bonjour Monsieur Courbet (avec 107 reproductions), 1951.

22. — Pages de gloire de la Légion Étrangère (illustrations), 1953.

23. — André Planson (avec 101 reproductions), 1954.

24. — Éloge de Jean-Gabriel Daragnès, 1956.

25. — Vlaminck (avec 5 lithographies et 33 planches), 1958.

26. — Yves Brayer et ses cortèges (avec 30 planches en couleur), 1961.

27. — Pays-Bas (125 reproductions), 1965.

 

À cette liste, incomplète, car nous avons choisi les textes les plus révélateurs de l’art de Mac Orlan [certains ont été repris dans Villes et Masques sur mesure dans les éditions chez Gallimard puis dans les tomes II et III de Masques sur mesure composés pour les Œuvres complètes (éd. établie par Gilbert Sigaux, Genève, Cercle du Bibliophile, 1969-1971) et d’autres dans Les Cahiers Pierre Mac Orlan], on peut ajouter Belleville Ménilmontant, 1954 (photos de Willy Ronis et préface de Mac Orlan) ainsi que Fêtes foraines, un album où ces poèmes de Mac Orlan ont été illustrés par Marcel Bovis en 1990.

Dans ces beaux livres Mac Orlan salue certains des artistes qu’il aime ou qui lui sont proches. Chez Courbet, c’est sans doute le renoncement final qui l’intéresse.

 

Par ailleurs, divers textes rares ont été publiés grâce à Francis Lacassin et à l’Association des Amis de Pierre Mac Orlan présidée aujourd’hui par Pierre Bergé. Ces textes sont rassemblés dans des Cahiers Pierre Mac Orlan (treize cahiers sont déjà parus et le n° 13 : « Images du fantastique social » permet de mieux cerner cette notion capitale de l’œuvre de Mac Orlan). On peut se les procurer à la librairie Le Dilettante, 9-11 rue du Champ-de-l’Alouette, 75013 Paris.

 

S’ajoutent à ces parutions :

Les Compagnons de l’aventure, éd. du Rocher, 1997 (recueil de préfaces et de chroniques),

Visiteurs de minuit, éd. Gallimard, 1997, (recueil de préfaces),

Quais de tous les départs, éd. Phébus, 1999 (recueil de chroniques).

 

II. — PÉDAGOGIE : MAC ORLAN AU COLLÈGE ET AU LYCÉE

 

Pierre Mac Orlan (1882-1970), qui vécut entre 1900 et 1913 à Montmartre, à Rouen et dans quelques grandes villes européennes, était doué pour l’amitié. Beaucoup de ses amis de la Butte devinrent des artistes fameux. Lui-même écrivit une œuvre considérable.

Aussi est-il possible, au lycée, dans le cadre d’un travail personnel ou d’équipe, d’envisager un voyage imaginaire — où chaque professeur choisira ses escales — en compagnie de  Mac Orlan, dans la bohème montmartroise qui mourut, comme Apollinaire, lorsque se termina la Grande Guerre. En plus, on peut étudier au collège L’Ancre de Miséricorde et, au lycée, Le Quai des brumes en le comparant avec Quai des brumes réalisé par Carné sur un scénario de Prévert.

1. — Mac Orlan et la bohème montmartroise au début du XXe siècle :

 

Mac Orlan arriva à Paris à la fin du mois de décembre 1899. Il ne rentra pas à l’École normale d’instituteurs de Rouen où son oncle (et tuteur) l’avait inscrit en octobre 1898. Fasciné par l’aura qu’avaient donnée à Paris des chansons de Bruant, des dessins de Steinlen et des reproductions de l’œuvre de Lautrec, il voudrait devenir peintre.

Il allait avoir dix-huit ans. Son oncle le laissa libre. Sans doute pensait-il qu’il reviendrait penaud. Mais, malgré la misère qui le poursuivit à peu près jusqu’en 1910, Pierre Dumarchey s’agrégea à la bohème de Montmartre et prit le pseudonyme de Mac Orlan vers 1905.

Ancienne commune de la Seine, la Butte Montmartre, rattachée à la ville de Paris en 1860, avait conservé au début du XXe siècle son caractère villageois. Négligé par Haussmann, ce quartier (bordé au sud par le boulevard de Clichy, au nord par la rue Ordener, quelques terrains vagues et les fortif’s, à l’ouest par le « maquis » Caulaincourt et le cimetière du Nord et, à l’est, par un grand pré qu’on fanait en juin et qui descendait du Sacré-Cœur jusqu’au marché Saint-Pierre et la rue Ronsard) offrait aux artistes ses ruelles bordées de petites maisons fleuries, de bicoques, ses jardins, ses vignes, ses moulins, ses bistrots, ses guinguettes, ses clochers qui rythmaient le temps « jusqu’à l’heure où la Savoyarde les couvrait de son bourdon ».

Roland Dorgelès a décrit, avec beaucoup de verve, la vie à Montmartre en ce temps-là. Le Montmartre des poètes et des peintres car, précisait Carco, « comme il y a deux Louvre, le magasin et le musée, il y a deux Montmartre : celui des boîtes de nuit et celui de la Butte ». Ce qui ne signifie pas qu’à « Montmartre-le-Haut » (Mac Orlan), il n’y avait pas des bals et des bars discrets assez mal famés.

 

À l’aide d’un plan succinct, on reconstituera l’itinéraire1 qui conduisit Pierre Dumarchey, lors de son arrivée à Paris (il venait de Lille, où vivait son grand-père paternel), de la gare du Nord au Lapin Agile, et on l’illustrera de textes, de cartes postales (si possible), de reproductions de tableaux, de chansons (de Bruant, Mac Orlan, Carco, etc.).

Par la rue du Faubourg-St-Denis, il monte jusqu’au boulevard de la Chapelle où l’attend l’ombre désespérée de Gervaise ; du terre-plein, il voit se succéder les bouges et les hôtels borgnes. Puis il arrive boulevard Rochechouart : au 72, se dresse L’Élysée-Montmartre, au 44, il admire la devanture du Cabaret d’Aristide Bruant telle qu’on peut la voir, photographiée au Musée du Vieux Montmartre puis, au coin de la rue des Martyrs, le cirque Médrano. Comme tous les ans, de décembre à janvier, c’est la fête à Pigalle ; la fête foraine avec ses attractions, ses odeurs de friandises mêlées à celle de l’acétylène. Grisé, il glisse jusqu’à la place Blanche. Au nord, se touchent les façades du Cyrano, du Tabac que chantera Fréhel, du Moulin Rouge qui se prépare pour son bal apéritif de la fin de l’après-midi, de la brasserie Graff ; au sud, il aperçoit le Café de la place Blanche, Chez Palmyre (qui devint le Liberty’s), et le café Le Palmier au coin de la rue de Bruxelles. Il pénètre dans la rue Lepic où habitèrent, entre autres, Jehan Rictus (au 50), les frères Van Gogh (au 54) et Courteline (au 89). De part et d’autre de la rue Puget, il y a le restaurant Coquet et Le National (dépeint par Carco dans Jésus-la-Caille) proche des Quatre Saisons, un café animé, dès le matin, par les marchandes ambulantes.

Passé le tournant de la rue Joseph-de-Maistre, commence la légende de la Butte. Près du bal du Moulin de la Galette (en fait des trois moulins il n’en reste que deux : le Blute-Fin et le Radet) que Renoir a rendu célèbre, s’ouvre la rue Girardon prolongée jusqu’à la place Constantin-Pecqueur par des escaliers au pied desquels, dans l’Allée des Brouillards, s’élève le Château des Brouillards où vécurent des artistes, dont Nerval en 1846. Jean-Baptiste Clément n’a pas encore sa place et, ce jour-là, Pierre Dumarchey n’ira pas place Ravignan (aujourd’hui Émile-Goudeau). Il séjournera pourtant à l’Hôtel du Poirier face au fameux Bateau-Lavoir, une curieuse bicoque comptant trois étages du côté de la rue Garreau. Il dormira un hiver, dans un des ateliers de ce navire à quai, enroulé dans de vieux journaux et faillit «mourir de froid». (Picasso s’y établira en 1904, encouragé par Max Jacob. Pris dans l’aventure du cubisme, il y créera en 1907 Les Demoiselles d’Avignon.)

Sans doute le jeune homme voulut-il voir la place du Tertre, ses cafés- restaurants populaires (Bouscarat, Le Clairon des Chasseurs, chez Catherine qui vendait du tabac), ses débits plâtreux que Maurice Utrillo peindra dans sa «période blanche». Derrière l’église Saint-Pierre, des échafaudages entourent la basilique du Sacré-Cœur encore en construction. On peut imaginer que, la neige commençant à tomber, il rejoignit, par la rue du Mont-Cenis et la rue Saint-Vincent (en hommage à la petite « Rose-Blanche » qui « sentait bon la fleur nouvelle »), la rue des Saules où le Lapin Agile, comme une lanterne sourde posée à même le sol, « laissait transparaître une lueur jaune, d’un beau jaune d’or propre étalé sur la neige blanche » (Le Quai des brumes).

Ce cabaret, ouvert en 1869, porta plusieurs noms : d’abord Cabaret des Assassins (engouement d’époque plus que référence à une clientèle tragique), puis Ma campagne lorsque Adèle Ducerf, une ancienne danseuse de cancan, acheta le fonds. En 1880, elle demanda au peintre André Gill de lui peindre une enseigne. C’est alors que le cabaret fut nommé Lapin à Gill et enfin Lapin Agile. En 1902, Berthe Sebource, la compagne de Frédéric Gérard dit « Frédé », racheta le fonds à Mme Ducerf en 1902 après le court interrègne d’Estelle, une serveuse d’Adèle, qui permit à la pègre de s’installer au Lapin. Il fallut, à Frédé, beaucoup de courage et de diplomatie pour éliminer la majeure partie de cette clientèle. (Mais, de la Goutte-d’Or ou de Saint-Ouen, ce « peuple de la nuit » revint à la charge de temps à autre et, parfois, les gigolettes et leurs compagnons fraternisaient avec les poètes et les rapins.)

         Donc, ce jour de décembre 1899, c’est Adèle qui reçoit Pierre Dumarchey. Elle comptait, parmi sa clientèle, Alphonse Allais, Steinlen, Forain, Salis, Caran d’Ache, Bruant et quelquefois Clemenceau. C’est dire si l’arrivée du jeune homme passe inaperçue. Il ne devint célèbre au Lapin qu’au temps de Berthe (dont il épousa la fille, Marguerite, en 1913) et de Frédé. Autour de la grande table de la salle haute, il rencontrera Bruant et des écrivains confirmés ou en attente du succès (entre autres : Apolllinaire, Max Jacob, Salmon, Paul Fort, Fargue, Dorgelès, Carco qui arriva en 1910), et des peintres (Vlaminck, Picasso, Pascin, Van Dongen, ceux du Bateau-Lavoir, Modigliani, etc.). Il s’y frotta aussi à la pègre dont, à la différence de Carco, il se méfiait beaucoup.

Il n’est donc pas difficile d’éveiller, avec ce « bouquet de bohème », la curiosité des lycéens. Si l’on y ajoute la légende d’Utrillo et de sa mère, la « terrible Suzanne », le menu est d’autant plus abondant que chacun peut le compléter à sa guise.

 

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Par ailleurs, Mac Orlan, après s’être essayé sans grand succès à la peinture, à la caricature, entreprit de créer une œuvre littéraire fondée sur l’humus de ses souvenirs, de ses lectures, et, plus tard, de ses voyages en Europe. Une œuvre « déroutante » (Baritaud) parmi laquelle figurent vingt-sept romans qu’on peut qualifier d’expressionnistes dans la mesure où des forces collectives, et les émotions de l’auteur distordent les décors, accentuent les couleurs à la manière de Döblin dans Berlin Alexanderplatz ou de Dos Passos dans Manhattan transfer. On peut même parler d’Einfülhung, « d’interpénétration passionnée », car l’œuvre picturale qui se rapproche le plus du XIIIe et dernier chapitre du Quai des brumes, c’est le triptyque de La Grande Ville d’Otto Dix peint en 1927-1928 pendant la République de Weimar.

Dans la littérature, Mac Orlan, qui fut admiré par des écrivains aussi différents que Malraux, Céline, Breton, Aragon, Queneau, Vian, annonçait aussi le surréalisme. C’est pourquoi Prévert, un des derniers représentants de la bohème de Montparnasse qui succéda à celle de Montmartre, ne se fit pas prier pour adapter Le Quai des brumes. Il était, avec Gabin, du « même groupe sanguin sentimental » que Mac Orlan.

Pour plus de précisions, on consultera :

– Bernard Baritaud, Mac Orlan, sa vie, son temps, Genève, Droz, 1992,  431 p., (ouvrage majeur).

– Jean-Claude Lamy, Mac Orlan, l’aventurier immobile, Paris, Albin Michel, 2002, une biographie intéressante qui reprend, pour le grand public, les découvertes de Baritaud.

– Ilda Thomas, Pierre Mac Orlan : ombres et lumières, Université de Grenade, 1995, 350 p., importante étude sur l’œuvre de Mac Orlan «au carrefour des arts».

– Jean-Yves Courrière, Jacques Prévert, Paris, Gallimard, 2000, 718 p.

(De très nombreux articles éclairent l’œuvre de Mac Orlan. Citons ceux de Lacassin, Costaz, Béarn, Lanoux, Frank, Pia, Queval dont les notices dans le Laffont-Bompiani sont précieuses. Plus modestement, nous avons donné dans L’Information littéraire (janvier 1984) une explication de l’épilogue du Quai des brumes.)

2. — Deux livres de Mac Orlan utilisables au collège et au lycée :

 

Mac Orlan fut un témoin de son temps particulièrement lucide mais aussi un poète de l’aventure de minuit, de l’aventure maritime et de l’aventure militaire au sens où l’entendait Kipling, un de ses maîtres avec Stevenson. Pour les adolescents, il écrivit deux romans, placés sous le signe du pavillon noir : Les clients du Bon Chien Jaune (1926) et surtout L’Ancre de Miséricorde (1946). Ce dernier roman est tout à fait exploitable dans une classe de troisième.

Il est publié aujourd’hui dans la collection « Folio Junior » où il est spécifié : « Lisible à partir de dix ans ». Ce qui nous paraît très chimérique parce que L’Ancre de Miséricorde, au titre significatif, met en scène un contexte historique et un climat social assez complexes (voir note et lexique en fin de volume).

C’est un Bildungsroman, un roman d’éducation, d’initiation car il conte le passage, graduel et douloureux, d’une innocence rêveuse à l’expérience sous l’influence de rencontres avec des aspects cruels de la vie. (Cette amertume le place aux antipodes de La Rôtisserie de la Reine Pédauque.)

Ce récit, dont le narrateur est le personnage principal : Yves-Marie Morgat, âgé de seize ans au début de l’histoire, se situe à Brest en 1777 sous le règne de Louis XVI au moment que M. de Necker essaie de relever les finances du royaume, un an avant la guerre d’indépendance des États-Unis, au moment où le bagne de Brest renferme quelque deux mille forçats, au moment où les derniers « Frères de la Côte » cherchent, dans les rades bretonnes, un refuge, la sérénité et, peut-être, l’absolution de leur vie criminelle.

Ainsi, Jean de la Sorgue, le forçat, le terrible pirate Petit-Radet (ce nom rappelle le moulin de la rue Lepic), le mystérieux, le savant Jérôme Burns vont-ils bouleverser la destinée d’un adolescent que l’aventure de la mer fascine, et pour lequel le rêve et la réalité, le bien et le mal se confondent encore, non pas « à l’est de Suez », selon la formule de Kipling, mais dans la mer des Caraïbes.

Deux études, dans la collection « Découvertes Gallimard » (Histoire des bagnes et des forçats), Michel Pierre, 1989 et Pirates et flibustiers, Philippe Jacquin, 1988) peuvent aider à dresser le décor de ce récit très émouvant qui fut un des fleurons de la fameuse collection « Rouge et Or ».

 

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Au lycée, une lecture de Marguerite de la Nuit peut s’inscrire dans le cadre d’une étude sur le mythe de Faust mais le plus caractéristique, le plus accessible des romans de Mac Orlan est, sans aucun doute, Le Quai des brumes (1927) que le film de Carné et de Prévert, intitulé Quai des brumes (1938), a popularisé.

Ce livre fait corps avec La Cavalière Elsa (1921) et La Vénus internationale (1923), deux récits de politique-fiction qui, d’après Armand Lanoux, annoncent « la représentation politique romanesque » illustrée magistralement par Malraux. Le personnage de Nelly complète les inquiétantes silhouettes d’Elsa et de Claude de Bruges qui semblent sortir d’un carnet de croquis de Georges Grosz. Le Quai des brumes étant, écrit Mac Orlan dans son « Prière d’insérer », une « tentative [...] qui tâche de refléter l’inquiétude européenne de 1910 jusqu’à nos jours ».

À cet égard, l’épilogue est un chef-d’œuvre de la prose poétique et une étonnante préfiguration de l’avenir européen. Mac Orlan y rejoint ceux — en particulier Valéry inspiré par Spengler — qui ont compris, depuis 1919, la faillite de la civilisation occidentale fondée sur des valeurs nées au XVIIIe siècle et confirmées au XIXe : les mythes du Progrès, de la Science, de l’Histoire conçue comme une marche vers un monde largement amélioré.

Il a vu, pendant la Grande Guerre, s’éteindre les lumières. Nourri de culture classique, il sait lui aussi que les civilisations sont mortelles. Il dénonce (et plus encore après la seconde guerre mondiale et les explosions de Bikini et d’Hiroshima) l’ambivalence de la science qu’on croyait capable de donner un nouveau sens au monde. Il nie cette illusion d’un progrès mental de tous les hommes que promettait Hugo : dans les bas-fonds puis à la guerre, de l’été 1914 au 14 septembre 1916 (jour de la blessure qui le rendit à la vie civile), il a vu craquer le vernis civilisateur sous la poussée sauvage des instincts coalisés. Par conséquent, il ne croit ni au rationalisme ni aux promesses d’une Histoire qui cristallise et systématise les rêves humanitaires.

Hélas ! l’avenir vérifiera ses dires : le XXe siècle européen ne sera pas un nouvel âge d’or mais « le temps du mépris ». Déjà, en 1926, Malraux constatait « la mort de Dieu », et la mort d’une certaine idée de l’homme chargée de promesses mais il s’intéressera, dans sa vie mouvementée, à la part curable de la condition humaine. Mac Orlan, lui, choisira une vie sage. Cependant, tourmenté par la part incurable de ladite condition, il bat les cartes et « il joue la partie de la peur » dans des pages hallucinées de ses livres, zébrées d’éclairs d’une telle lucidité qu’ils donnent la dimension de la nuit.

Avec Le Quai des brumes, il exorcise sa jeunesse misérable dont il mythifie les décors. Son personnage principal, Jean Rabe, c’est lui, en 1910, affamé, désespéré d’avoir manqué sa vie. (Mac Orlan, lorsqu’il écrit ce livre, s’est éloigné de ce double car il a su « saisir sa chance » cette année-là, aidé par Gus Bofa directeur du journal Le Rire  où il publiera ses premiers textes).

Rabe, une nuit de l’hiver 1910, se réfugie au Lapin près du feu entretenu par le « boss » (Frédé). Arrivent un peintre allemand, Michel Krauss (dont le modèle est Wiegels qui se pendra), un soldat de la Coloniale, Jean-Marie Ernst (inspiré à Mac Orlan pas son frère Jean engagé dans la Légion) et Nelly, une jeune femme, jolie, très libre et assez fantasque. Au dehors, une fusillade éclate. Des voyous poursuivent un homme, Isabel dit Zabel, que le « boss » abrite jusqu’au matin. C’est un boucher qui a tué son voisin pour le voler et, de même que son modèle : le criminel Soleilland, a coupé le corps en morceaux pour le faire disparaître. Au matin, Jean part avec Nelly. Il la quittera pour s’en aller à Rouen. Peu après, il sera tué au cours d’une période militaire. Entre temps, Michel Krauss s’est pendu. Zabel arrêté, jugé, condamné, a été guillotiné. Seule Nelly survit. Fortifiée par l’écrasement des quatre existences unies par le hasard une nuit d’hiver 1910 et disciplinée par la misère et la faim, elle est décidée à « s’utiliser, corps et âme, sans restriction, sans morale conventionnelle ». Fille de la rue « élevée au grand pouvoir » par les profiteurs de la guerre, en 1919, au dernier chapitre, elle règne au Miami, un dancing à la mode. Dans la salle d’un luxe criard qui évoque la guerre de multiples façons, elle étale son jeu et devient un médium de la pensée de l’auteur

Mac Orlan termine Le Quai des brumes en mars 1927. À ce moment, l’électricité qui pénètre peu à peu l’Europe, les machines perfectionnées, les signaux bariolés de la publicité urbaine, les saccades des jazz-bands, le cinéma, le phonographe, les ondes sonores et la vitesse qui abolissent les distances s’affirment comme les fibres nerveuses d’un cycle nouveau. L’avenir européen, rendu à l’optimisme par l’afflux des capitaux américains, s’enténèbre pourtant mais peu d’hommes ont la capacité de percevoir vers quoi convergent ces taches sombres et mobiles.

Après la crise de la Ruhr, Painlevé a déjà préconisé la construction de fortifications sur les frontières nord-est de la France. En Allemagne, malgré le plan Dawes, les efforts du docteur Schacht et de Stresemann, les errements de la République de Weimar ajoutés aux humiliations, favorisent les extrémismes. Le N.S.D.A.P., manœuvré par son chef, Adolf Hitler, tire les leçons d’un putsch avorté tandis que le Duce, en Italie, se présente comme le chef de file des victimes des diktats de paix... À l’est de l’Europe, isolé dans sa neuve Union soviétique, Staline s’apprête à devenir le tyran d’un immense empire. En 1927, un Français cultivé n’ignore pas ces combinaisons même s’il ne peut encore prévoir le sens exact de la partie qui s’amorce. Mais, lorsqu’on vibre encore d’un passé gonflé de sang, il est difficile de ne pas anticiper. Après les massacres de la première guerre mondiale, terrible catastrophe additionnée à la somme de l’histoire de l’humanité, Mac Orlan, spolié par la disparition d’un décor sensible aux variations des individus, envisage avec crainte l’éclosion d’une ère mécanicienne, avide, machinale et envahie par des mystiques totalitaires génératrices de sociétés uniformes, malléables et vite belliqueuses. Son œuvre, comme celle de Gracq plus tard, se construit autour d’une « esthétique de l’attente et de l’inquiétude » (Baritaud) dans laquelle la couleur joue un grand rôle (le rouge particulièrement, l’image du sang sur la neige que Giono réutilisera dans Un roi sans divertissement).

 

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Le film, intitulé Quai des brumes, devait être produit par Raoul Ploquin et tourné dans les studios berlinois de la UFA où il était impossible de reconstituer le Montmartre de 1910. Aussi Carné et Prévert, orientés par le titre (c’est Max Jacob qui avait surnommé Frédé « le tavernier du quai des brumes »), pensèrent à situer l’action dans un port. Quand Ploquin se désista, le nouveau producteur, Grégor Rabinovitch, obtint de tourner en France, ce qui permit à Carné de choisir Le Havre (au nom symbolique) comme lieu de l’action. Prévert bâtit un scénario qu’accepta Mac Orlan car il retrouvait, concrétisée, l’angoisse véhiculée par son livre.

Prévert va modifier l’intrigue, la focaliser sur Jean (à la fois Rabe et le soldat Ernst) parce que Gabin est la vedette du film et parce qu’il n’est plus temps, en 1938, de créer une femme de la nuit triomphante et bonne conductrice des forces du malheur. Les jeux sont faits. Tous les personnages seront pris au piège d’une destinée impitoyable.

Jean, soldat déserteur, arrive au Havre, il y rencontre Nelly (Michèle Morgan) dans la cabane de Panama (Delmont) au bout d’un quai. Il endosse les habits et la personnalité de Krauss (Le Vigan) qui se noie mais ses amours avec Nelly sont vouées à l’échec. Elle est la nièce et la pupille de Zabel (Michel Simon) qui la désire. Ignoble, il tient une boutique de souvenirs et pratique sans doute le recel. C’est pourquoi il est lié à la bande de Lucien (Pierre Brasseur), un dévoyé plus que veule (le personnage du film le moins réussi). Par jalousie, le boutiquier a tué Maurice, un ami de Lucien, dont Nelly s’était éprise.

Jean s’embarque sur La Louisiane, un cargo en partance pour le Venezuela, mais il redescend à terre car il ne peut se résoudre à quitter Nelly avec laquelle il a eu sa nuit de bonheur. Il tue Zabel qui menace de lui faire endosser le meurtre de Maurice. Lorsqu’il quitte la boutique pressé par Nelly qui lui conseille de fuir, il est abattu lâchement par Lucien qui le hait car, par deux fois, il l’a giflé. Le bateau s’en va tandis que la brume et la nuit envahissent la ville et l’âme de Nelly. Tout est clos.

Évidemment, on s’éloigne du roman. Du « fantastique social », on revient à un « romantisme noir » baptisé par les critiques cinématographiques « réalisme poétique ». Mais Prévert a gardé l’esprit du livre dans la mesure où il présente une vision pessimiste de l’histoire (et de l’Histoire) dont on ne peut pas modifier le cours tragique. À cela, il ajoute sa thématique des amours malheureuses toujours guettées par le destin dont le représentant pourrait bien être le petit chien qui sort de la brume au début pour y rentrer à la fin.

Après avoir examiné ce qui relie le film au roman (atmosphère fataliste, pessimisme, etc.) et ce qui l’en sépare (le cadre, les métaphores, les personnages de Jean et de Nelly, les peurs individuelles qui remplacent « l’inquiétude européenne », etc.), on aura une idée plus précise de l’univers de Mac Orlan, moderne aède « d’un epos des grandes hantises » (Nino Frank), de celui de Prévert (déçu par le sectarisme du parti communiste auprès duquel il avait lutté, déçu par la non-intervention en Espagne qui allait ouvrir les  portes de la guerre) et de celui de Carné qui dissimula sous un optimisme de façade son sentiment profond de la vacuité d’une vie où chacun doit porter, seul, son fardeau malgré de sporadiques tentatives de solidarité.

 

Quoi qu’il en soit, Le Quai des brumes et Quai des brumes fonctionnent comme des baromètres dont l’aiguille n’est pas, ainsi que celui de Panama, cloué sur « beau fixe » mais aimanté vers la zone des orages et des tempêtes. Ce sont des œuvres riches et puissantes qui consolent du « minimalisme » à la mode d’aujourd’hui.


1. Promenade imaginée car, lorsqu’il arriva à Paris, « avec une petite centaine de francs en poche », le jeune Dumarchey chercha sans doute un hôtel. Sa première chambre, à Montmartre, fut un taudis, rue de l’Abreuvoir.

 

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