Quelques exemples de manuels
Fiche I
Français livre unique, collection « Textes, langages et littératures », sous la direction de Françoise Colmez, chez Bordas (2003). Pour la classe de troisième.
Ce manuel est structuré en 10 séquences :
— Narration et description.
— Récits et nouvelles.
— Le texte autobiographique : souvenirs, témoignages et autres récits de vie.
— Un roman autobiographique : La Promesse de l’aube.
— L’explication et l’argumentation.
— Points de vue et débats, dossier : Zola et l’affaire Dreyfus.
— Théâtre pour rire et réfléchir.
— Poésie lyrique et poésie engagée.
À la suite se trouve une partie consacrée aux « outils de la langue » (pp. 306 à 394) :
— De la phrase au paragraphe.
— La cohérence du texte.
— Discours et énonciation.
— L’expression des liens logiques.
— Lexique et discours.
— Appendice.
— Tableaux de conjugaison.
Bref, cet ouvrage correspond parfaitement aux instructions officielles, et a pour atout majeur de n’être qu’en un seul volume, ce qui évite les oublis et les confusions des élèves quant au choix du manuel à apporter en classe... Chaque séquence est construite autour d’une notion à acquérir, chaque texte en développant une particularité. La séquence est souvent suivie d’une étude de l’image et d’un exercice type Brevet.
Mon plus gros souci, avec ce manuel, a été le manque cruel d’exercices ponctuels et précis portant sur la notion étudiée en classe, exercices que l’on pourrait facilement donner à faire à la maison. En effet le manuel propose de nombreux textes avec des questions, exploitables en classe mais difficiles à donner aux élèves à la maison.
De même j’ai ressenti une faiblesse en grammaire fondamentale. Certes, les élèves sont censés, en troisième, avoir acquis toutes les bases... Mais nous savons bien que ce n’est pas le cas ! Des points de grammaire sur les propositions subordonnées, par exemple, ou sur l’utilisation des modes verbaux, auraient été bienvenus, surtout s’ils avaient été suivis d’exercices.
Enfin ce manuel me semble peu adapté aux classes faibles auxquelles j’enseigne : beaucoup de notions abstraites s’entrecroisent, beaucoup de vocabulaire technique très précis ne servent pas des élèves en difficulté — mais cela ne tient pas tant aux manuels qu’aux instructions officielles qui les préconisent.
La majeure partie du manuel est consacrée à l’autobiographie au sens très large du terme : malheureusement la distinction autobiographie/mémoires/roman autobiographique n’y est pas claire.
En revanche la partie consacrée à l’argumentation est rattachée à celle d’explication et propose un ensemble confus : le travail du professeur y est alors de clarifier ces notions et de trouver ailleurs des exemples plus parlants et plus explicites pour ses élèves.
Ce manuel constitue une « base de textes » convenable pour les élèves, mais il doit être enrichi par le professeur, notamment en exercices. Il nécessite également une certaine vigilance quant aux notions abordées.
Cécile Charloux
professeur certifiée de Lettres
Collège Petit Manoir du Lamentin
Martinique
(ZEP)
Fiche II
M. Aviérinos, D. Labouret, M.-H. Prat, Français Première, collection « Littérature », Bordas, 2001.
Parmi les manuels suscités par les nouveaux programmes, celui-ci est un des plus riches et des plus ambitieux.
Il couvre tous les « objets d’étude » prévus pour la première… et même plus. La partie « Les grands mouvements culturels » comprend non seulement XVIe, XVIIe et XVIIIe, comme requis, mais encore Moyen âge, XIXe et XXe. On sent le souci de réintroduire la fresque historique refusée par les programmes. La partie « La poésie » devient un panorama diachronique (rapide, par la force des choses) de la poésie française depuis le Moyen âge. De même, en pages intérieures de couverture, on trouve une frise chronologique très fournie, et à la fin de l’ouvrage des notices biographiques des auteurs (14 pages).
On perçoit également le louable souci de ne pas morceler la matière. Les « objets d’étude » sont volontiers regroupés : ainsi, de façon originale, le travail de l’écriture et « théâtre, texte et représentation » sont fondus dans une seule partie : « Le texte vivant : de l’écriture au spectacle ».
Dans cet ouvrage de 542 pages, les textes sont divers, en général bien choisis, d’auteurs français, mais aussi anciens et étrangers : ainsi à côté de Ronsard, Pétrarque. Les mises en perspectives (textes complémentaires en regard de textes principaux) sont judicieuses. Les auteurs n’ont pas du tout cherché à éviter les textes connus et ils proposent des textes moins connus. Les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles sont représentés de façon importante, conformément aux programmes, quoique les XIXe et XXe le soient aussi. Les extraits sont d’une bonne longueur. Les questions sont claires, pertinentes, sans jargon.
Mais :
− Malgré les efforts des auteurs, la logique des programmes mène encore à des voisinages qui peuvent engendrer la confusion : Montaigne voisine avec Descartes et Valéry, La Bruyère avec Leopardi et le Larousse du XIXe siècle, Pascal et Bossuet avec Rousseau, puis Danton, etc. (On revient à l’idéologie du Lagarde et Michard : « c’étaient tous de grands auteurs » devient « ce sont de grands échantillons d’un discours linguistique ». Les désaccords de fond entre les esprits, entre les courants de pensée, sont ignorés.)
− Les textes d’un même auteur sont dispersés à travers le manuel, surtout s’il s’agit d’un auteur célèbre et productif : Montaigne en quatre groupes de pages différents et éloignés, Voltaire de même, Hugo un peu partout.
− Les matériaux sont condensés à l’extrême, voire tassés sur certaines pages. Les informations sont données de façon elliptique. Que peuvent comprendre les élèves, si on ne leur fait pas une explication des propos des auteurs ? Par exemple, il est dit que Malraux, Camus ou Sartre « tentent de définir un nouvel humanisme, selon les critères de l’action et de l’histoire, et non plus d’une “nature humaine” intemporelle » (p. 132). Que d’allusions à expliciter !
On en conclura
− qu’un manuel où les auteurs ont été conduits (manifestement pas de leur chef) à essayer de tasser un maximum de matériaux en un minimum de pages n’est fait que pour les bons élèves, ceux qui savent déjà ou qui du moins sont curieux et ont le sens de l’abstraction ;
− que les auteurs se sont souvent donné beaucoup de mal pour présenter selon le moule des programmes des matériaux qu’ils auraient présentés beaucoup plus clairement s’ils avaient suivi le fil chronologique en y ajoutant des synthèses ;
− que donc, si bien pensé que soit un manuel à l’heure actuelle, le vice profond vient des programmes.
Quelques autres observations générales :
− Supposé qu’on revienne à une perspective chronologique, on ne peut se contenter d’un seul volume pour l’ensemble des siècles. J’ai précédemment utilisé une anthologie Hachette (Anthologie de textes littéraires du Moyen âge au XXe siècle, dir. B. Halluin), la moins indigente que j’avais trouvée, et qui ne contenait pas grand chose. Il faut donc revenir à la formule un siècle/un volume. Ce serait aussi un moyen de lutter contre le poids des manuels.
− Alors se pose le problème de la gratuité des livres instituée progressivement par les régions : cela ferait quatre ou cinq volumes par élève contre un ou deux pour les autres disciplines. Il faudrait donc faire admettre que le français est bien une discipline qui mérite un sort à part.
− Quand les élèves achetaient eux-mêmes les livres, ils pouvaient envisager de les garder et non de les revendre. Ces collections (dont le trop célèbre Lagarde et Michard) restaient comme instruments de référence pour la vie adulte. Dans la situation actuelle, où les livres sont repris, on admet par malheur plus facilement que les manuels de français ne contiennent que le viatique minimum de l’année.
Jean-Noël Laurenti
Fiche III
Christophe Desaintghislain, Christian Morisset et Patrick Lasowski, Français-Littérature, Classes de lycée, Nathan, 2003.
Ses auteurs ont assigné comme premier objectif à ce manuel de « renforcer l’acquisition et la maîtrise des indispensables repères chronologiques qui font si souvent défaut » (Présentation). Aussi — et c’est le seul manuel du genre — s’ordonne-t-il en chapitres couvrant le Moyen âge, le XVIe siècle, puis chaque demi-siècle jusqu’à nos jours. Chacun de ces chapitres s’ouvre sur une présentation du contexte historique (« La littérature et ses contextes ») et comporte la présentation d’un ou deux mouvements littéraires et culturels et d’un « événement littéraire », tel que la querelle du Cid, l’affaire Calas ou la bataille d’Hernani. À l’intérieur de ces chapitres, les textes sont bien sûr répartis par auteur, chacun ayant droit à une petite biographie ainsi qu’à une présentation synthétique de son œuvre. L’ouvrage prétend « rassembler les pages les plus saisissantes de notre histoire littéraire » : saisissantes assurément, insuffisantes immanquablement, volume unique oblige. Certaines lacunes sont, nonobstant ce handicap, inexcusables : fallait-il représenter l’œuvre d’Annie Ernaux ou de Pascal Quignard de préférence à celle de Théophile Gautier ? Notons pour finir que l’iconographie constitue une riche et pertinente galerie de reproductions réussies.
Le parti pris des auteurs fut manifestement de plier le programme aux impératifs d’un cours de lettres véritable. On remarquera qu’au-dessus du texte, un cartouche indique l’objet d’étude auquel on peut le rattacher et qu’à sa suite est présentée une notion, qu’enfin chaque chapitre se clôt par la présentation globale d’un objet d’étude : le programme est ainsi inscrit dans la perspective chronologique de l’ouvrage et le professeur invité à l’y subordonner ; les notions sont abordées à l’occasion et au service de l’étude des textes, non l’inverse. Au reste, les questions posées sur ceux-ci, jamais formalistes, orientent l’analyse stylistique vers la découverte de leur singularité et de leur sens. On doit en outre souligner l’intérêt d’un ouvrage unique pour les deux années de Seconde et Première : en dépit des aberrations du programme, qui veut qu’on étudie les XIXe et XXe siècles en Seconde et les précédents en Première, il permet aux élèves de se construire une culture cohérente.
Excellent autant qu’il peut l’être dans son principe et sa conception, l’ouvrage pèche en revanche par sa finition souvent bâclée, si toutefois la précipitation peut expliquer de si grossières bévues. Le sommaire annonce ainsi un poème de Victor Hugo intitulé « à Théophile Gauthier » (sic) décidément bien maltraité ! le protagoniste du fabliau retenu est indifféremment un prud’homme et un prudhomme ; on découvre en outre que les fabliaux sont souvent inspirés d’Ésope, « poète latin » ! Le contexte historique des années 1600-1650 est présenté de manière pour le moins approximative : « En 1648 éclatent plusieurs révoltes, les frondes, qui forcent le jeune dauphin, le futur Louis XIV, à fuir Paris. » Certaines approximations peuvent en outre paraître tendancieuses : pourquoi parler, sans plus de précision, des pamphlets « racistes » de Céline ? On ne saurait trop déplorer que l’ouvrage n’ait donc pas été relu et corrigé avec toute la rigueur que devrait requérir un manuel scolaire. Ses usagers enverront certes leurs remarques à l’éditeur, mais les livres ne seront renouvelés que dans quelques années. N’est-ce d’ailleurs pas là que le bât blesse ? on destine ces manuels à passer de mains en mains pendant quelques années ; ils ne sont plus conçus comme ces monuments à la littérature française que chaque bachelier conservait, le restant de son âge, dans sa bibliothèque.
Romain Vignest