RAPPORT DE MISSION SUR L'ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE
par André Hinard
Nous pouvons réserver à ce texte, élaboré sous la direction d'Alain BENTOLILA, linguiste, professeur à Paris V, un accueil globalement favorable, car nous y retrouvons un certain nombre d'idées pour lesquelles nous nous battons depuis de nombreuses années.
Je relève en particulier trois dispositions essentielles :
— On reviendra à un enseignement spécifique de la grammaire, faisant l'objet d'une progression rigoureuse et d'un horaire imposé. On partira, pour ce faire, non d'un texte, mais d'un corpus de phrases intentionnellement fabriqué pour orienter l'observation et amener à une conclusion, à l'avance programmée. On pratiquera donc une pédagogie à la fois directive et active.
— On procèdera à l'étude de la nature des mots (des classes de mots) avant celle des fonctions.
— Ce n'est qu'au collège qu'on accèdera à l'étude des mécanismes qui assurent la cohérence d'un texte.
Bref, on ne part plus du texte, on y aboutit. Nous sommes en présence d'une « révolution copernicienne »
Une grave réserve cependant s'impose sur l'affirmation que « la terminologie grammaticale doit permettre aux parents et aux grands-parents d'accompagner sans difficulté l'apprentissage de leurs enfants et leurs petits-enfants. » Si l'école républicaine se décharge ainsi d'une partie de son rôle sur les parents et les grands-parents, elle ne remplit plus sa fonction d'instruction et crée de graves inégalités. Je songe, disant cela, à tous les enfants d'immigrés dont parfois les familles ne parlent même pas le français, mais aussi à tous les enfants dont les parents, les grands-parents ont, certes, été à l'école mais ont arrêté très vite leurs études.
J'ajoute que si l'on retient l'idée que les parents et les grands-parents doivent pouvoir retrouver chez leurs enfants et petits-enfants la grammaire qu'ils ont eux-mêmes apprise, la grammaire sera à jamais figée, ce qui est inconcevable : toute discipline est appelée à évoluer, tant sur le plan scientifique que sur le plan pédagogique.
C'est ce que confirment d'ailleurs certaines des propositions de la mission BENTOLILA :
— la distinction traditionnelle entre l'analyse grammaticale et l'analyse logique disparaît.
sont retenus en revanche :
— le déterminant (regroupant l'article, l'adjectif démonstratif, l'adjectif possessif...)
— le groupe nominal et le groupe verbal1
— les connecteurs (prépositions, conjonctions, adverbes de phrase)
Toutes ces innovations sont le fruit des travaux des linguistes et singulièrement des structuralistes.
Il ne manque que le complément d'objet second, que l'on n'a pas osé substituer au complément d'attribution, pourtant bien mal nommé et abandonné par la quasi unanimité des linguistes. Exemple : « Le conseil de classe a refusé à trois élèves le passage en classe de Quatrième. » (Le complément d'objet second se rencontre après les verbes du type de dire et donner, mais aussi après leurs contraires).
Sous ces réserves, dont on souhaite qu'elles soient prises en compte, nous émettons le vœu que les orientations de la mission BENTOLILA soient intégrées aux propositions du groupe d'experts sur la maîtrise de la langue française, groupe présidé par Pierre BRUNEL, professeur à Paris IV et Martine SAFRA, IGEN, doyenne du groupe de l'enseignement primaire.
André Hinard
Motion
sur le Rapport de mission sur l'enseignement de la grammaire
Le Bureau de l'Association des Professeurs de Lettres a examiné le Rapport de mission sur l'enseignement de la grammaire du professeur Bentolila. Il se félicite de la réorientation préconisée par ce rapport vers un enseignement spécifique de la grammaire, doté d'un horaire adéquat, et selon une progression rigoureuse allant du plus simple au plus complexe, et partant, non des constatations faites au hasard des textes, mais de phrases qui permettent à l'élève, guidé par le professeur, d'aller de l'observation à une conclusion programmée.
Le Bureau approuve la démarche qui étudie la nature des mots avant leur fonction.
Il approuve également l'insistance mise par le rapport sur le fait qu'autour du verbe s'expriment les relations entre les objets. Pour cette raison, il regrette vivement que demeure la référence à la répartition de la phrase entre groupe nominal et groupe verbal, répartition qui exprime une vision descriptive de la réalité, et en outre peu adéquate pour l'apprentissage des langues anciennes, comme d'ailleurs des langues modernes.
Le Bureau s'indigne en revanche contre l'idée que la terminologie devrait être conforme aux souvenirs des parents et grands-parents pour qu'ils puissent « accompagner leurs enfants et leurs petits-enfants » ce qui suppose que l'école se déchargerait de ses responsabilités sur les familles, entérinant ainsi les inégalités sociales.
En dépit de ces réserves, le Bureau de l'APL souhaite donc vivement que les recommandations principales de ce rapport soient retenues par le groupe d'experts chargé de rédiger les nouveaux programmes. Il rappelle enfin que l'enseignement de la langue ne se réduit pas à celui de la grammaire et souhaite que le même soin soit accordé, par exemple, à l'étude des conjugaisons et du vocabulaire.
Paris, le samedi 20 décembre 2006
1 L'existence d'un groupe verbal fait débat entre les linguistes. À la décomposition systématique de chaque phrase verbale en un groupe nominal et un groupe verbal, exemple : Le chat / a mangé la souris
GN GV
nous préférons, quant à nous, une analyse qui fait du verbe l'axe de la phrase, autour duquel gravitent les autres éléments :
Le chat / a mangé / la souris
S V COD
La passivation tend à confirmer cette analyse :
La souris / a été mangée / par le chat
S V complément d'agent